La région de Jazoula, située dans le Souss au sud du Maroc, a vu naître au fil des siècles une élite de savants, de juristes, de guides spirituels et de réformateurs. Terre marquée par de grands événements historiques, traversée par les Almoravides et les Almohades, elle a laissé une empreinte durable dans l’histoire du Maroc, tant sur le plan humain que civilisationnel. Elle fut également un foyer de lignées nobles et savantes, dont la famille Jazouli, établie entre le Souss, Fès et Rabat.
C’est dans ce contexte qu’émerge l’une des figures les plus marquantes de l’histoire spirituelle marocaine : l’Imam Mohammed ben Souleimane Al-Jazouli, descendant du Prophète ﷺ, noble par son lignage, et considéré comme l’un des Sept Saints de Marrakech. Mystique profond et voyageur infatigable, il transforma la spiritualité en un véritable moteur de réforme sociale, d’unité et de résistance face aux menaces du XVe siècle.
Naissance et formation : une quête précoce du savoir
Né à Tankert, dans le Souss, à la fin du VIIIe siècle de l’Hégire (vers 1404), Al-Jazouli grandit dans un environnement imprégné du Coran, des sciences linguistiques et des premières influences du soufisme. Fier de sa généalogie remontant à l’Imam Ali ibn Abi Talib (que Dieu l’agrée), il reçut une éducation solide.
Il poursuivit sa formation à Fès, notamment à l’école Seffarine et dans l’environnement intellectuel de l’université Al Quaraouiyine. Très tôt, il manifesta une soif intense de savoir et de spiritualité.
Voyage au Machrek : pèlerinage et approfondissement
Animé par cette quête, il entreprit un long voyage vers l’Orient :
- Il accomplit le pèlerinage à La Mecque et séjourna à Médine auprès de la tombe du Prophète ﷺ.
- Il visita Jérusalem (Al-Qods) et poursuivit vers l’Égypte.
- Au Caire, il étudia à l’université d’Al-Azhar, notamment sous la direction du Cheikh Al-Ajami.
Ce voyage, qui dura environ sept ans, enrichit profondément sa formation spirituelle et intellectuelle.
Le tournant spirituel : rencontre et retraite à Tit
De retour à Fès, Al-Jazouli entra en contact avec le grand maître soufi Ahmed Zarruq, qui joua un rôle déterminant dans son orientation spirituelle. C’est lui qui l’orienta vers le chemin de Tit, près d’El Jadida.
Là, il fut accueilli par Abou Mohamed Abdellah Amghar, qui l’initia aux litanies (awrad) de la voie chadilie. Commence alors une phase décisive :
- Quatorze années de retraite spirituelle,
- Consacrées à l’adoration, à la lecture du Coran,
- À la répétition des invocations, notamment la Basmala,
- Et à la méditation profonde.
Durant cette période, il s’imprégna de la voie chadilie tout en développant progressivement sa propre orientation spirituelle.
Naissance d’un réformateur : spiritualité et action
Contrairement à une retraite coupée du monde, cette période fut le prélude à une mission plus large. Al-Jazouli devint un guide spirituel et un réformateur engagé. Installé successivement à Marrakech puis à Safi, il attira un nombre considérable de disciples — entre 12 000 et jusqu’à 65 000 selon les sources.
Son rôle dépassa largement le cadre spirituel :
- Prédication active et réforme religieuse,
- Critique constructive des autorités et des dérives religieuses,
- Refus de la complaisance envers le pouvoir,
- Promotion d’un soufisme équilibré, lucide et conforme à la tradition sunnite.
Selon l’expression moderne, son soufisme était un soufisme de lucidité (sahw) et non d’excès.
Résistance et unité face aux menaces extérieures
À une époque marquée par les troubles internes du pouvoir mérinide, les révoltes tribales, et surtout l’occupation portugaise des ports marocains (Tanger, Ceuta, Safi, Agadir…), Al-Jazouli joua un rôle majeur :
- Il encouragea la résistance contre les envahisseurs,
- Mobilisa les populations,
- Et contribua à l’unification des tribus.
Ses disciples participèrent activement à l’organisation de la résistance aux côtés des Chorfas idrissides et hassaniens. Cette influence grandissante inquiéta le pouvoir en place, qui limita ses activités et perturba ses rassemblements, l’obligeant à quitter Safi.
Le rénovateur de la voie chadilie
Al-Jazouli ne se contenta pas de transmettre la tradition : il la renouvela. Il œuvra à faire du soufisme :
- Un chemin d’éducation spirituelle,
- Un cadre moral,
- Un outil de réforme sociale,
- Et un levier d’engagement collectif.
Sa voie accueillait tous ceux en quête de purification intérieure, de droiture et d’amour du Prophète ﷺ.
L’auteur de “Dalā’il al-Khayrāt” : un héritage universel
C’est lors de son second séjour à Fès qu’il composa son œuvre majeure : “Dalā’il al-Khayrāt” (Les Indications des Bienfaits). Cet ouvrage, dédié aux prières sur le Prophète ﷺ, devint :
- L’un des livres les plus diffusés du monde musulman,
- Largement propagé grâce aux pèlerins marocains vers le Hijaz,
- Étudié et récité dans de nombreuses mosquées, notamment à Médine.
Il fut même intégré dans l’enseignement, avec la création du poste de “Cheikh des Dalā’il”. Traditionnellement, le livre est divisé en sept parties pour être récité chaque semaine.
Parmi ses autres œuvres (souvent manuscrites) figurent :
- Aqîdat al-Jazouli
- Risālat at-Tawhîd
- Al-Hizb al-Kabîr et Al-Hizb as-Saghîr
- Réponses sur la religion et la vie
Fin de vie, mort et postérité
L’Imam Al-Jazouli termina sa vie dans la région de Chiadma (vers 870 H / 1465). Selon de nombreux historiens, il serait mort empoisonné. Il fut d’abord enterré à Tassourt, dans le Souss. Mais son histoire posthume est tout aussi marquante :
- Son corps fut gardé et protégé pendant près de 70 ans à Afoughal,
- Craignant sa profanation par les Portugais, sa dépouille fut transférée à Marrakech sous la dynastie saadienne, où il repose aujourd’hui comme l’un des piliers spirituels de la ville.
Conclusion : une figure intemporelle
L’Imam Al-Jazouli incarne la synthèse rare entre spiritualité profonde, réforme religieuse, engagement social, et résistance politique. Son héritage continue de vivre à travers sa voie spirituelle, ses disciples, et surtout son œuvre immortelle Dalā’il al-Khayrāt, qui demeure jusqu’à aujourd’hui un pilier de la dévotion dans le monde musulman.

