Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh : Le Maître Illuminé du Soufisme Maghrébin

par saidanathaliev@gmail.com | Alaouite, Fès | 0 commentaire

La koubba blanche et le toit de tuiles vertes du mausolée de Sidi ‘Abd al-‘Aziz ad-Dabbagh dans le cimetière de Bab Ftouh à Fès.

Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh, né en 1679 et mort en 1719, est l’une des figures mystiques les plus fascinantes et influentes du soufisme maghrébin du XVIIIe siècle. Son parcours incarne parfaitement la notion de l’illumination directe, appelée Al-Fath, où le savoir spirituel transcende l’éducation formelle. Malgré une vie publique de seulement six ans, son impact sur le soufisme nord-africain et subsaharien reste profond et durable.


Origines et Naissance

Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh est né en 1679 de l’ère commune, ce qui correspond à l’an 1090 de l’Hégire, dans la ville impériale de Fès au Maroc. Il est décédé en 1719, à l’an 1132 de l’Hégire, à l’âge de seulement 40 ans.

Son nom complet est Abou Faris Mawlay Abd al-Aziz ibn Mas’ud al-Dabbagh al-Idrisi al-Hasani. Il est issu d’une noble lignée chérifienne, descendant du Prophète Mouhammed par Hassan ibn Ali, qui est le fils aîné du Prophète. Sa lignée appartient à la fois aux Idrissides et aux Hassaniyya, deux des plus prestigieuses dynasties chérifiennes du Maroc.

Sa famille, connue sous le nom d’Awlad al-Dabbagh, jouissait d’une grande considération à Fès. Cette famille est originaire de Salé, une ville située dans le nord-ouest du Maroc, et elle s’est installée à Fès au début du XVIe siècle, vers les années 1500.

Le surnom « Ed-Dabbagh » signifie « le tanneur » en arabe. Il provient d’un ancêtre qui s’était installé dans le quartier des tanneurs de Fès après un séjour au Sahara. Ce quartier des tanneurs est l’un des plus emblématiques de la médina de Fès.


La Quête Spirituelle et l’Illumination (Al-Fath)

Contrairement à la majorité des grands maîtres de son époque, Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh n’a jamais suivi le cursus académique traditionnel à la prestigieuse Université Al-Qarawiyyin de Fès. Bien qu’il ait appris les bases de la religion et la récitation du Coran, il est resté techniquement illettré, ce qu’on appelle ummi en arabe, toute sa vie.

Dès son plus jeune âge, il est pris d’une soif ardente de Vérité spirituelle. Il fréquente plusieurs maîtres spirituels et pratique des ascèses rigoureuses, appelées riyadha dans la tradition soufie. Il s’adonne de manière intensive au dhikr, qui est le souvenir de Dieu, notamment à travers la récitation intensive d’une formule spécifique.

La formule de dhikr qu’il récite intensivement est la suivante : « Ô mon Dieu, par le droit de notre Seigneur Mouhammed et de la famille de notre Seigneur Mouhammed, unis-moi à notre Seigneur Mouhammed. »

En 1713, à l’âge de 34 ans, il vit une expérience mystique majeure et soudaine appelée Al-Fath, qui signifie l’Ouverture ou l’Illumination spirituelle. Selon le récit de ses disciples, un voile s’est levé devant lui, lui donnant instantanément accès aux secrets du cosmos et aux réalités invisibles. Cette illumination lui a donné une compréhension infuse du Coran, du hadith et de la théologie sans qu’il ait jamais étudié ces textes formellement avant cette expérience.

Selon la doctrine d’Ed-Dabbagh, il existe deux types d’illumination spirituelle. Le premier est le Fath normal, qui correspond à une ouverture spirituelle partielle. Le second est l’Al-Fath al-Kabir, qui est l’Ouverture ultime et tout-inclus. Après avoir atteint l’Al-Fath al-Kabir, le mystique devient omniscient et protégé contre l’erreur, ce qu’on appelle ma’asum en arabe.


Rencontre avec Al-Khadir et la Voie Khadiriyya

Un élément central de la biographie d’Ed-Dabbagh est sa relation privilégiée avec Al-Khadir. Al-Khadir est le personnage mystique et intemporel mentionné dans la sourate AL KAHF, qui est la sourate 18 du Coran. Ed-Dabbagh affirme avoir rencontré Al-Khadir physiquement à plusieurs reprises à Fès, notamment près du cimetière de Bab al-Gissa.

En 1706, qui correspond à l’an 1121 de l’Hégire, Ed-Dabbagh reçoit son initiation définitive sous la guidance directe d’Al-Khadir. Cette initiation est unique car elle se fait sans maître humain intermédiaire, directement par un être mystique. La chaîne initiatique, appelée silsila, va directement au Prophète Mouhammed via Al-Khadir, ce qui bypass les maîtres soufis classiques.

Ed-Dabbagh fonde ainsi une lignée spirituelle appelée Khadiriyya Mouhammadiya, ou simplement Khadiriyya. Cette voie est fondée au début du XVIIIe siècle à Fès. Elle est considérée comme l’équivalent maghrébin de la méthode ‘Uwaysi du Mashriq, qui est une forme d’initiation spirituelle sans contact physique avec le maître.

L’enseignement central de la Khadiriyya met l’accent sur plusieurs principes fondamentaux. Le premier est l’effacement de l’ego, ce qu’on appelle l’annihiation du soi. Le deuxième est la purification absolue du cœur, appelée tazkiyat al-qalb en arabe. Le troisième est la connexion directe avec l’esprit du Prophète Mouhammed, ce qu’on appelle Al-Haqiqa al-Mouhammadiyya. Le quatrième principe est la vision éveillée du Prophète Mouhammed comme réalité vivante et présente.


L’Enseignement et le Kitab El-Ibriz

Bien qu’Ed-Dabbagh n’ait rien écrit de sa propre main, son enseignement a été entièrement préservé grâce à sa rencontre cruciale en 1717 avec un érudit de premier plan. Cet érudit s’appelle Ahmad ibn al-Mubarak al-Lamati, et il est mort en 1743.

Al-Lamati était initialement sceptique face à ce maître illettré. Cependant, il est profondément impressionné par la profondeur des réponses d’Ed-Dabbagh aux questions théologiques les plus complexes. Pendant plusieurs mois, il consigne scrupuleusement les paroles, les dialogues et les explications métaphysiques de son maître.

Ce travail a donné naissance à un chef-d’œuvre de la littérature soufie appelé Kitâb al-Ibrîz min Kalam Sayyidi Abd al-Aziz al-Dabbagh. Le titre peut être traduit en français par « Le Livre de l’Or Pur provenant des paroles de mon maître Abdelaziz al-Dabbagh ». Cet ouvrage est le recueil des enseignements et de la vie du mystique marocain.

Une édition moderne de cet ouvrage a été publiée par les éditions Le Relié en 2020 sous le titre français « Paroles d’or ». Le livre a également été traduit en anglais, ce qui témoigne de son importance internationale.

La doctrine d’Ed-Dabbagh, telle qu’elle est préservée dans El-Ibriz, repose sur plusieurs grands axes fondamentaux. Le premier axe est la Réalité Mouhammadienne. Selon cette doctrine, Le Prophète Mouhammed est la source de savoir et de guidance. Ed-Dabbagh est l’un des premiers cheikhs à introduire emphatiquement le concept de Tariqa Mouhammadiya. Selon cette vision, toute réalité spirituelle émane de la réalité du Prophète Mouhammed.

Le deuxième axe est la Vision spirituelle, appelée Mushahada en arabe. C’est la capacité pour les saints purifiés de percevoir le monde spirituel. Les saints ayant atteint ce niveau peuvent s’entretenir avec les âmes des défunts et avec les anges. Ils ont également la vision éveilléedu Prophète Mouhammed comme réalité vivante. Le saint purifié qui atteint ce niveau est appelé wali dans la tradition soufie.

Le troisième axe est le Rôle du Guide. Selon Ed-Dabbagh, il est crucial d’avoir un maître vivant et réalisé pour guider le disciple à travers les pièges de l’âme humaine, appelée nafs en arabe. Sans guide, le disciple risque de s’égarer dans les pièges psychologiques et spirituels. Le guide doit être spirituellement réalisé, ce qu’on appelle un salik achevé.

Le quatrième axe concerne l’Illumination, ou Fath. Comme mentionné précédemment, il existe le Fath normal, qui est une ouverture spirituelle partielle, et l’Al-Fath al-Kabir, qui est l’ouverture ultime et tout-inclus. Après avoir atteint l’Al-Fath al-Kabir, le mystique devient omniscient et protégé contre l’erreur.


Décès et Tombeau

Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh s’éteint prématurément en 1719, à l’an 1132 de l’Hégire, à l’âge de 40 ans seulement. Il est emporté par une épidémie de peste qui frappait Fès à cette époque. Sa vie publique en tant que maître n’a duré que six ans, entre son illumination en 1713 et sa mort en 1719.

Il est enterré à l’extérieur des remparts de la médina de Fès, dans le cimetière de Bab al-Futuh, qui est parfois appelé Bab al-Gissa. Sa tombe se trouve près du tombeau de al-Anwar, entre les tombes de Sayyidi al-Darras ibn Ismail et Sayyidi Ali ibn Salih. Une coupole a été érigée au-dessus de sa tombe, et cette tombe reste identifiable et visitée aujourd’hui. Son mausolée continue d’attirer les visiteurs du monde entier.


Postérité et Influence

Bien que sa vie publique en tant que maître n’ait duré que six ans, son impact sur le soufisme maghrébin et subsaharien est immense. Son influence se manifeste dans plusieurs grandes voies soufies ultérieures.

La Tariqa Mouhammadiya est une voie soufie qui met l’accent sur la connexion directe avec le Prophète Mouhammed. Ed-Dabbagh est l’un des premiers cheikhs à introduire emphatiquement ce concept, en mettant l’accent sur la vision éveilléedu Prophète Mouhammed comme réalité vivante. Cette voie bypass partiellement les intermédiaires humains traditionnels et insiste sur la vision spirituelle du Prophète.

La Khadiriyya Mouhammadiya est la voie fondée par Ed-Dabbagh lui-même au début du XVIIIe siècle à Fès. Elle est basée sur la rencontre directe avec Al-Khadir et la vision spirituelle du Prophète Mouhammed.

La Tijaniyya est fortement influencée par l’enseignement d’Ed-Dabbagh. Sidi Ahmed Tijani a étudié de près l’enseignement d’Ed-Dabbagh à travers le Kitab El-Ibriz. La Tijaniyya reprend emphatiquement le principe de la transmission de la lumière muhammadienne, qui est un concept central dans la doctrine d’Ed-Dabbagh.

La Darqawiyya est également fortement influencée par la voie d’Ed-Dabbagh. Son disciple Sidi Abdul Wahab al-Tazi et le cheikh Ahmad ibn Idris al-Fasi font partie de la même silsila que Ed-Dabbagh.

Les successeurs directs d’Ed-Dabbagh sont Sidi Abdul Wahab al-Tazi et Shaykh Ahmad ibn Idris al-Fasi. Une particularité remarquable est qu’Ed-Dabbagh, al-Tazi et al-Fasi auraient tous trois rencontré le Prophète Mouhammed éveillés et en sommeil, ce qui est un signe exceptionnel dans la tradition soufie.


Caractéristiques Distinctives d’Ed-Dabbagh

Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh se distingue des autres grands maîtres soufis de son époque par plusieurs caractéristiques uniques. Contrairement à la majorité des grands maîtres de son époque qui avaient des études complètes à Al-Qarawiyyin ou dans d’autres madrasas, Ed-Dabbagh était illettré et n’avait pas étudié à Al-Qarawiyyin. Son savoir spirituel provenait de la compréhension infuse via l’illumination Al-Fath, et non de l’étude académique.

Son maître n’était pas un cheikh humain visible, mais Al-Khadir, qui est un être mystique. Sa chaîne initiatique est directe au Prophète Mouhammed via Al-Khadir, ce qui bypass la chaîne humaine traditionnelle de maîtres. Son initiation était directe et mystique, contrairement aux initiatations traditionnelles humaines.

Ed-Dabbagh a apporté plusieurs innovations doctrinales majeures. Il est le premier à introduire emphatiquement le concept de Tariqa Mouhammadiya. Il a développé la théorie de la vision éveilléedu Prophète Mouhammed comme réalité vivante. Il a théorisé l’Al-Fath al-Kabir, qui est l’illumination ultime rendant le mystique omniscient et infaillible. Il a fondé la Khadiriyya, une voie basée sur la rencontre directe avec Al-Khadir.


Conclusion

Sidi Abdelaziz Ed-Dabbagh représente l’archétype du saint illuminé du soufisme maghrébin. Il était illettré formellement mais possédait une connaissance spirituelle infuse via l’illumination directe appelée Al-Fath. Sa relation avec Al-Khadir, sa fondation de la Khadiriyya Mouhammadiya, et la préservation de son enseignement dans le Kitab El-Ibriz ont rendu son héritage immortel.

Bien que sa vie publique n’ait duré que six ans, son influence sur les grandes voies soufies ultérieures comme la Tijaniyya, la Darqawiyya et la Tariqa Mouhammadiya reste profonde. Son mausolée à Fès continue d’attirer des visiteurs du monde entier, témoignant de la vitalité de son héritage spirituel près de 300 ans après sa mort.