L’Attribut de l’Ouïe (السمع) de Allah le Tout-Puissant : Analyse doctrinale selon l’école Malikite-Acharite
L’Attribut de l’Ouïe est abordé dans cette étude parmi les attributs de Allah le Tout-Puissant, à la lumière de ce qui a été établi par les savants des gens de la Sounnah de l’école malikite et de la méthodologie acharite dans la croyance, parmi ceux qui ont grandi ou ont été actifs scientifiquement au Maghreb islamique et en Andalousie.
Allāh Taʿālā entend toute chose par une ouïe qui est de toute éternité, exempte de début, sans oreille ni aucun autre organe ; alors que l’ouïe des créatures est entrée en existence c’est-à-dire créée. Allāh Taʿālā dit :
﴾لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَىءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ البَصِيرُ ﴿ « Absolument rien ne ressemble à Allāh et Il est Celui Qui entend et Qui voit » [soūrat Ach-Choūrā / ’āyah 11]
Les fondements scripturaires
Avant de retracer la trajectoire doctrinale proprement dite, il convient d’établir les bases coraniques et prophétiques sur lesquelles l’ensemble de l’édifice ashʿarite maghrébo-andalou a été construit.
1. Le Coran
a) Sourate al-Shûrâ, verset 11 :
لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ « Rien ne Lui est semblable, et Il est Celui qui entend tout (al-Samîʿ) et voit tout (al-Baṣîr). »
Ce verset constitue le pivot méthodologique de toute l’école ashʿarite : il conjugue la tanzîh (négation absolue de toute ressemblance avec la création) et l’affirmation simultanée (ithbât) de l’Ouïe et de la Vue divines. Cette structure — négation de la ressemblance suivie de l’affirmation de l’attribut — est exactement celle que reprennent tous les auteurs étudiés dans la deuxième partie.
b) Sourate al-Nisâʾ, verset 58 :
إِنَّ اللَّهَ كَانَ سَمِيعًا بَصِيرًا « Allah est Celui qui entend, qui voit. »
c) Sourate al-Mujâdala, verset 1 :
قَدْ سَمِعَ اللَّهُ قَوْلَ الَّتِي تُجَادِلُكَ فِي زَوْجِهَا … إِنَّ اللَّهَ سَمِيعٌ بَصِيرٌ « Allah a entendu les propos de celle qui te disputait au sujet de son époux… Allah entend tout et voit tout. »
Ce verset est cité comme preuve textuelle directe par al-Bâqillânî : Allah a entendu une parole précise, tenue en aparté — preuve que Son Ouïe embrasse jusqu’au chuchotement le plus discret.
2. Le hadith prophétique
Il est rapporté d’après Abû Mûsâ al-Ashʿarî (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî, Kitâb al-Daʿawât) que lors du retour de l’expédition de Khaybar, le Prophète ﷺ dit aux Compagnons qui élevaient la voix dans l’invocation :
إِنَّكُمْ لَا تَدْعُونَ أَصَمَّ وَلَا غَائِبًا، إِنَّمَا تَدْعُونَ سَمِيعًا بَصِيرًا قَرِيبًا « Vous n’invoquez ni un sourd ni un absent ; vous invoquez Celui qui entend, qui voit, qui est proche. »
Ce hadith fournit la preuve dite samʿiyya (textuelle prophétique), corroborant la preuve coranique. Il est en outre structurellement identique à l’argument rationnel ashʿarite : la négation du défaut (la surdité) implique nécessairement l’affirmation de la perfection correspondante (l’Ouïe).
Définition et place dans le chapitre des Attributs
1. L’Ouïe dans la langue
L’ouïe, à l’origine dans la langue arabe, désigne la perception des sons. On dit : il a entendu la chose d’une écoute et d’une ouïe, c’est-à-dire qu’il a perçu son son par le sens de l’oreille. Le terme a été utilisé dans le langage des Arabes pour deux sens corrélés : la perception sensorielle des choses entendues, ainsi que la réponse et l’acceptation. Comme on dit : « Allah a entendu son invocation », c’est-à-dire qu’Il l’a exaucée.
2. L’Ouïe dans la terminologie de la science de l’Unicité (Tawhid) chez les Malikites Acharites
L’attribut de l’Ouïe fait partie des sept « attributs de sens » (Sifat al-Ma’ani) qu’il est obligatoire de croire au sujet de Allah le Tout-Puissant, à savoir : la Vie, la Science, la Puissance, la Volonté, l’Ouïe, la Vue et la Parole.
L’habitude des textes de croyance maghrébins adoptés dans l’enseignement traditionnel – comme le poème de l’Imam ‘Abd al-Wahid Ibn ‘Ashir « Al-Mourchid al-Mou’in » – est de diviser les attributs obligatoires en :
Attribut de l’Être (Existence).
Attributs privatifs (Éternité sans commencement, Éternité sans fin, non-ressemblance, non-besoin, Unicité).
Attributs de sens (Vie, Science, Puissance, Volonté, Ouïe, Vue, Parole).
Attributs de signification (jugements découlant des attributs de sens).
L’Ouïe : Attribut éternel sans commencement
1. Établissement du sens chez les Malikites Acharites
Les savants de cette école établissent que l’Ouïe est un attribut d’existence, éternel sans commencement, par lequel Allah le Tout-Puissant est qualifié. Elle ne ressemble pas à l’ouïe des créatures en ce qu’elle serait entrée en existence après avoir été inexistante, ou qu’elle aurait besoin d’une oreille, d’un sens ou d’un organe.
L’Imam Abou ‘Abd Allah Mouhammed Ibn Youssouf As-Sanousi At-Tilimsani (m. 895 H) a défini l’Ouïe et la Vue comme étant un attribut éternel sans commencement par lequel se dévoile à Allah le Tout-Puissant tout ce qui existe.
2. La preuve rationnelle de l’obligation de qualifier Allah par l’Ouïe
As-Sanousi a fondé l’obligation de qualifier Allah par l’Ouïe sur deux prémisses :
La première : La négation de ces attributs impliquerait de qualifier Allah par leurs opposés (surdité, cécité, mutisme) ; or, ce sont des imperfections rationnellement impossibles.
La deuxième : La perfection du non-besoin absolu exige l’absence d’indigence, donc la possession des attributs de perfection.
3. L’exemption de l’organe et des significations de l’entrée en existence
Les malikites acharites affirment pour Allah le nom « L’Audiant » (As-Sami’) et l’attribut de « l’Ouïe » d’une affirmation réelle et non figurée, tout en niant tout ce qui implique l’assimilation à l’ouïe de la créature. C’est la règle : « Affirmation sans assimilation, et exemption sans négation (ta’til) ».
Les preuves textuelles dans les paroles des exégètes
1. « Al-Asna » d’Al-Qourtoubi
Al-Qourtoubi (m. 671 H) a consacré au nom « L’Audiant » un chapitre indépendant, où il a établi la doctrine des gens de la Sounnah dans l’affirmation de l’attribut de l’Ouïe pour Allah, d’une affirmation réelle exempte de l’organe et du comment.
2. Ibn ‘Atiyyah l’Andalou dans « Al-Mouharrar al-Wajiz »
Ibn ‘Atiyyah (m. 542 H) établit que la parole de Allah est un attribut réel. Ses écrits montrent la volonté de concilier l’établissement de l’attribut et son exemption, une méthode proche de la majorité des acharites tardifs.
L’Ouïe au sens de l’exaucement (Le lien de réalisation)
Les théologiens distinguent l’attribut en lui-même de ses liens (ta’alluqat) avec les choses entendues :
Lien d’aptitude éternel sans commencement (Ta’allouq salouhi qadim).
Lien de réalisation éternel sans commencement (Ta’allouq tanjizi qadim).
Lien de réalisation entrant en existence (Ta’allouq tanjizi hadith).
Cette division clarifie comment l’école concilie le fait que l’Ouïe est un attribut éternel immuable, et le fait que sa signification englobe l’exaucement effectif de l’invocation au moment où elle est prononcée. Le second usage est une branche du premier.
Témoignages du patrimoine Malikite Acharite
Abou Mouhammed ‘Abd Allah Ibn Abi Zayd Al-Qayrawani (m. 386 H) : A établi l’obligation de qualifier Allah par les attributs de perfection, dont l’Ouïe, sous l’angle de l’exemption (Tanzih).
Abû Bakr al-Bâqillânî (m. 403 H) : Dans son Kitâb al-Inṣâf, il pose la règle : « Il faut savoir qu’Il entend tout ce qui est audible ».
وَيَجِبُ أَنْ يُعْلَمَ أَنَّهُ سَمِيعٌ لِجَمِيعِ الْمَسْمُوعَاتِ، بَصِيرٌ لِجَمِيعِ الْمُبْصَرَاتِ
« Il faut savoir qu’Il entend tout ce qui est audible et voit tout ce qui est visible. »
al-Bâqillânî, Kitâb al-Inṣâf fî-mâ yajibu iʿtiqâduh
Il enchaîne immédiatement avec la preuve rationnelle dite « de l’implication du contraire » : si Allah n’était pas qualifié de l’Ouïe et de la Vue, Il devrait nécessairement être qualifié de leurs contraires — la surdité et la cécité — perfections qui Lui sont impossibles. Cette formulation deviendra le schème argumentatif standard repris par al-Sanûsî cinq siècles plus tard
Ibn Rushd al-Jadd (m. 520 H) : Dans ses al-Muqaddimât al-Mumahhidât, il ancre l’affirmation de l’Ouïe dans le double fondement scripturaire et rationnel.
فَاللَّهُ تَبَارَكَ وَتَعَالَى إِلَهٌ وَاحِدٌ قَدِيمٌ وَاجِبٌ بِصِفَاتِهِ الْعُلَى وَأَسْمَائِهِ الْحُسْنَى لَا أَوَّلَ لِوُجُودِهِ، وَبَاقٍ أَبَدًا إِلَى غَيْرِ غَايَةٍ وَلَا انْتِهَاءٍ، تَعَالَى عَنْ مُشَابَهَةِ الْمَخْلُوقَاتِ، وَارْتَفَعَ عَنْ مُمَاثَلَةِ الْمُحْدَثَاتِ، لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ. وَرَدَتْ بِذَلِكَ كُلِّهِ النُّصُوصُ عَنِ الرَّسُولِ عَلَيْهِ الصَّلَاةُ وَالسَّلَامُ، وَدَلَّتْ عَلَيْهِ دَلَائِلُ الْعُقُولِ
« Allah — béni et exalté soit-Il — est une divinité unique, éternelle (qadîm), nécessairement qualifiée de Ses attributs sublimes et de Ses noms les plus beaux ; Son existence n’a pas de commencement ; Il subsiste à jamais sans fin ni terme ; Il est au-dessus de toute ressemblance avec les créatures et s’élève au-dessus de toute similitude avec les choses contingentes : rien ne Lui est semblable, et Il est Celui qui entend tout et voit tout. Les textes venus du Messager ﷺ l’ont tous rapporté, et les preuves de la raison l’ont établi. »
Ibn Rushd al-Jadd, al-Muqaddimât al-Mumahhidât
Mouhammed Ibn Youssouf As-Sanousi (m. 895 H) : Dans Oumm al-Barahin, il réunit la preuve par la transmission (Livre, Sounnah, Consensus) et la preuve rationnelle.
وَأَمَّا بُرْهَانُ وُجُوبِ السَّمْعِ لَهُ تَعَالَى وَالْبَصَرِ وَالْكَلَامِ فَالْكِتَابُ وَالسُّنَّةُ وَالْإِجْمَاعُ، وَأَيْضًا لَوْ لَمْ يَتَّصِفْ بِهَا لَزِمَ أَنْ يَتَّصِفَ بِأَضْدَادِهَا، وَهِيَ نَقَائِصُ، وَالنَّقْصُ عَلَيْهِ تَعَالَى مُحَالٌ
« Quant à la preuve de l’obligation de l’Ouïe, de la Vue et de la Parole pour Allah, elle réside dans le Livre, la Sunna et le consensus (ijmâʿ) ; en outre, s’Il n’en était pas qualifié, Il devrait nécessairement être qualifié de leurs contraires, qui sont des imperfections — or l’imperfection est impossible à l’égard d’Allah. »
al-Sanûsî, al-ʿAqîda al-Ṣughrâ (matn)
اَلسَّمْعُ وَالْبَصَرُ: صِفَةٌ أَزَلِيَّةٌ يَنْكَشِفُ بِهَا لِلَّهِ كُلُّ مَوْجُودٍ
« L’Ouïe et la Vue sont un attribut éternel par lequel se dévoile à Allah tout ce qui existe. »
al-Sanûsî, al-ʿAqîda al-Ṣughrâ
ʿAbd al-Wâḥid Ibn ʿÂchir (m. 1040 H) : Dans son Murshid al-Muʿîn, il formalise ces attributs en vers, rendant la doctrine accessible à l’enseignement traditionnel.
يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمْ ** وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ
وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ ** وَقُدْرَةٌ إِرَادَةٌ عِلْمٌ حَيَاةْ
سَمْعٌ كَلَامٌ بَصَرٌ ذُو وَاجِبَاتْ« L’existence et l’éternité sont obligatoires pour Allah, ainsi que Sa différence absolue d’avec Sa création ; l’unité de Son Essence, de Son attribut et de Son action ; la Puissance, la Volonté, la Science, la Vie ; l’Ouïe, la Parole, la Vue — [attributs] obligatoires. »
Ibn ʿÂchir, al-Murshid al-Muʿîn
Le commentaire qui en détaille chaque terme précise, à propos des onzième et douzième attributs (l’Ouïe et la Vue) :
الْحَادِيَةَ عَشْرَةَ وَالثَّانِيَةَ عَشْرَةَ (السَّمْعُ وَالْبَصَرُ): صِفَةٌ يَنْكَشِفُ بِهَا مَا يُمْكِنُ مَوْجُودًا عَلَى مَا هُوَ عَلَيْهِ سَوَاءً كَانَ مَسْمُوعًا أَوْ مُبْصَرًا، وَيَتَمَيَّزُ بِهَا الْمَسْمُوعُ مِنَ الْمُبْصَرِ
« Les onzième et douzième [attributs] : l’Ouïe et la Vue. [Chacune est] un attribut par lequel se dévoile ce qui est possible d’exister tel qu’il est réellement, qu’il s’agisse de quelque chose d’entendu ou de quelque chose de vu, l’audible se distinguant par cet attribut du visible. »
Commentaire sur al-Murshid al-Muʿîn
Conclusion
L’observateur remarque que les textes de croyance adoptés au Maroc forment un maillon de continuité avec les premiers exégètes andalous. Tous émanent de la méthodologie d’Abou Al-Hassan Al-Ach’ari. L’attribut de l’Ouïe, chez les savants du Maghreb et d’Andalousie, est un attribut de l’Être, éternel sans commencement, par lequel tout ce qui est entendu est perçu de manière parfaite et globale. Cette doctrine, prolongement continu depuis les premiers exégètes jusqu’aux théologiens tardifs, unit les aspects dogmatiques et cultuels : le croyant, en invoquant son Seigneur, a la certitude que cette Ouïe est la manifestation d’un attribut éternel qui était lié à son invocation avant même qu’il ne l’exprime.
