L’Attribut de l’Existence (al-Wujûd) : Trajectoire historique chez les Malikites Acharites du Maghreb

L’Attribut de l’Existence (al-Wujûd). Trajectoire historique chez les Malikites Acharites du Maghreb. صفة الوجود عند المالكية الأشاعرة بالمغرب. Preuves rationnelles et fondements scripturaires (Coran et Sunna authentique).

L’origine sur laquelle se fonde la croyance islamique est la connaissance de Allāh et la connaissance de Son Messager. La connaissance de Allāh est le savoir qu’Il est existant, il faut donc avoir la conviction qu’Il est existant de toute éternité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de début à Son existence. Dieu existe de toute éternité, sans début. Allāh Taʿālā [Taʿālā veut dire qu’Il est exempt d’imperfection] dit : ﴾ أَفِي اللهِ شَكّ ﴿ (‘Afī l-Lāhi chakk), ce qui signifie : « Il n’y a pas de doute au sujet de l’existence de Allāh ». L’existence de Dieu n’est pas due à la création de quiconque. Dieu existe et n’a pas de ressemblance avec les créatures. Il existe sans comment et sans endroit comme l’a dit l’Imām ʿAliyy que Allāh l’agrée et honore son visage : « Allāh est de toute éternité alors qu’il n’y a pas d’endroit de toute éternité, et Il est maintenant tel qu’Il est de toute éternité ».

L’Imâm Aḥmad Ar-Rifāʿiyy a dit : غايةُ الـمَعْرِفَةِ بِالله الإيقانُ بِوُجُودِه تعالى بلا كَيفٍ ولا مَكان, ce qui signifie: « La limite de la connaissance que l’on peut avoir de Allāh, c’est d’avoir la certitude que Son existence Taʿālā est sans comment et sans endroit ». Notre connaissance de Dieu ne peut pas atteindre la réalité de Dieu mais elle concerne ce qui est obligatoire à Son Sujet comme attributs de perfection, telle que la science et la puissance, ce qui est impossible à Son Sujet comme le fait d’avoir un associé et ce qui est possible à Son Sujet comme le fait de créer quelque chose et de l’anéantir.

Avant l’acharisation : Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî (m. 386H)

Le fondateur de la tradition doctrinale malikite maghrébine, Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî, surnommé « le petit Mâlik », expose dans sa Risâla une ‘aqîda de type atharî (scripturaire), antérieure à la pénétration systématique du kalâm acharite au Maghreb. L’Existence de Allah y est affirmée comme un donné de la foi, adossé directement aux textes, sans encore la charpente démonstrative (barâhîn) que développeront les générations postérieures. Il constitue le socle sur lequel se greffera, deux siècles plus tard, l’appareil rationnel acharite.

Le pont bagdadien-basrien : Al-Bâqillânî (m. 403H)

Bien que non maghrébin par la résidence, Abû Bakr al-Bâqillânî, malikite de rite et acharite de doctrine, constitue la charnière méthodologique décisive : c’est lui qui fournit à l’école malikite le vocabulaire kalâmique (jawhar/’arad, hudûth, istihâlat al-tarjîh bi-lâ murajjih) que les Maghrébins hériteront. Un point technique lui est attribué par la tradition scolastique postérieure : il considérait l’attribut de l’Existence comme une expression majâzî (par extension de langage) de l’Essence divine elle-même, plutôt qu’un attribut surajouté distinct — position qui sera discutée puis reprise par les générations suivantes.

Al-Qâdî ‘Iyâd (Sebta, m. 544H) : l’ancrage andalou-maghrébin

Né à Sebta et formé entre Andalousie et Maghreb, al-Qâdî ‘Iyâd al-Yahsubî incarne la synthèse malikite-acharite pleinement enracinée dans l’espace occidental de l’Islam. Sa biographie confirme cette double formation : il étudia notamment auprès d’Abû ‘Abd Allah al-Mayûrqî et d’Ibn Rushd le grand-père, et exerça la charge de juge au Maghreb dans un contexte de tensions politiques et théologiques marqué par le passage du pouvoir almoravide à almohade. Pour la question précise de al-Wujûd, sa contribution s’inscrit surtout dans la transmission de la méthode démonstrative acharite (le raisonnement par la contingence du monde) qu’il fait passer aux écoles de Sebta et de Fès, davantage que dans une œuvre de kalâm dédiée à ce point précis.

La systématisation : Muhammad ibn Yûsuf al-Sanûsî (Tlemcen, m. 895H)

C’est avec al-Sanûsî al-Hasanî, de Tlemcen, que la question de l’Existence reçoit sa formulation classique et définitive dans le malikisme acharite maghrébin, dans son Umm al-Barâhîn (« La Mère des preuves »).

فَمِمَّا يَجِبُ لِمَوْلاَنَا عَزَّ وَجَلَّ عِشْرُونَ صِفَةً وَهِيَ: الْوُجُودُ، وَالْقِدَمُ، وَالْبَقَاءُ، وَمُخَالَفَتُهُ تَعَالَى لِلْحَوَادِثِ، وَقِيَامُهُ تَعَالَى بِنَفْسِهِ، وَالْوَحْدَانِيَّةُ. فَهَذِهِ سِتُّ صِفَاتٍ: الأُولَى نَفْسِيَّةٌ وَهِيَ الْوُجُودُ، وَالْخَمْسَةُ بَعْدَهُ سَلْبِيَّةٌ.

« Ce qui est obligatoire pour notre Maître, Puissant et Majestueux, comprend vingt attributs, à savoir : l’Existence (al-Wujûd), l’Antériorité sans commencement (al-Qidam), la Persistance (al-Baqâ’), la non-ressemblance avec les êtres advenus, la Subsistance par Soi, et l’Unicité. Ces six attributs se répartissent ainsi : le premier est ipséitif (nafsî) — c’est l’Existence — et les cinq suivants sont négatifs (salbiyya). »

Al-Sanûsî, Umm al-Barâhîn (al-‘Aqîda al-Sughrâ).

Statut technique de l’attribut :

Un point de finesse doctrinale, rapporté par la tradition des commentaires sur le Umm al-Barâhîn, précise que la position retenue par l’école est que l’attribut de l’Existence, chez les Acharites, est en réalité une désignation métaphorique (sifa majâziyya), parce que l’Existence n’est autre que l’Essence divine elle-même — à la différence des philosophes et des mu’tazilites, pour qui « l’existence » est un terme universel s’appliquant également à toute chose existante. Cette distinction technique est au cœur de la spécificité maghrébine-sanûsienne sur ce point.

La preuve rationnelle (al-dalîl al-‘aqlî) :

La démonstration retenue par l’école sanûsienne est le burhân al-hudûth (la preuve par la contingence temporelle du monde) : le monde est advenu (hâdith), et tout ce qui advient a nécessairement besoin d’un Auteur. Le raisonnement part de l’observation des accidents (a’râd) pour remonter au caractère advenu de l’univers, puis à la nécessité d’un Producteur de cet avènement.

La diffusion populaire : ‘Abd al-Wâhid Ibn ‘Âshir (Fès, m. 1040H)

Ibn ‘Âshir, dans son al-Murshid al-Mu’în, reprend fidèlement l’architecture sanûsienne et la fixe dans la mémoire collective malikite du Maghreb par la voie de la versification (nazm). Le lien avec al-Sanûsî est direct : Ibn ‘Âshir composa lui-même un Taqyîd sur la grande ‘Aqîda d’al-Sanûsî.

أَوَّلُ وَاجِبٍ عَلَى كُلِّ مُكَلَّفٍ مَعْرِفَةُ اللهِ تَعَالَى بِالصِّفَاتِ الَّتِي هِيَ: الْوُجُودُ، وَالْقِدَمُ، وَالْبَقَاءُ … يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمُ إِلَى آخِرِهَا

« La première chose qui incombe à tout responsable (mukallaf) est de connaître Allah par les Attributs… »

Ibn ‘Âshir, al-Murshid al-Mu’în ‘alâ al-Darûrî min ‘Ulûm al-Dîn.

Cette œuvre fut ensuite commentée par Muhammad ibn Ahmad Mayyâra al-Fâsî (m. 1072H) dans son célèbre al-Durr al-Thamîn wa-l-Mawrid al-Mu’în, support pédagogique de référence dans les écoles coraniques et zawiyas du Maghreb.

Les preuves scripturaires et la nécessité de la preuve rationnelle

L’origine de la croyance repose sur l’enseignement du Prophète ﷺ, comme le prouve le récit d’Imran ibn al-Husayn rapporté par al-Bukhari. Le Prophète ﷺ a répondu par : « Allāh est de toute éternité alors que rien n’existait en dehors de Lui ».

Quant à la connaissance du Messager, elle consiste à savoir qu’il est véridique dans ce qu’il transmet. Les Ahl al-Haqq ne rendent pas obligatoire la connaissance du dalîl aqli pour la validité de la foi, mais ils considèrent que l’utilisation du dalîl aqli pour prouver l’existence de Dieu est obligatoire. C’est ce qu’on appelle l’istidlal al-ijmali (preuve globale).

Preuves coraniques citées :

  • Sourate At-Tûr (52), 35-36 : « Ont-ils été créés à partir de rien… » (Dalîl al-ikhtirâ’).

  • Sourate Al-An’âm (6), 102 : Articulation entre existence et unicité.

  • Sourate Al-Baqara (2), 255 : Articulation entre existence et subsistance par Soi.

Les savants de l’école réfutent les équivoques des athées ou des sectes en utilisant des preuves détaillées. Ceux qui ignorent ces preuves se trouvent démunis face à la remise en question. Le vrai croyant est celui qui sait purifier Allāh du lieu, de la direction et de la forme, contrairement aux adorateurs d’idoles ou d’astres. Le Coran guide vers cette réflexion : « Et en vous-mêmes, n’observez-vous donc pas ? » (51:21).

7. Synthèse de la trajectoire

ÉpoqueSavantContribution sur al-Wujûd
IVe/Xe s.Ibn Abî Zayd al-QayrawânîAffirmation scripturaire, pré-kalâmique
Ve/XIe s.Al-BâqillânîAppareil kalâmique ; l’Existence comme expression majâzî
VIe/XIIe s.Al-Qâdî ‘IyâdTransmission de la méthode démonstrative acharite
IXe/XVe s.Al-SanûsîSystématisation définitive (Wujûd = 1er attribut)
Xe-XIe / XVIe-XVIIe s.Ibn ‘Âshir puis MayyâraDiffusion populaire et pédagogique au Maghreb

Sources primaires citées

  • Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî, al-Risâla.

  • Al-Bâqillânî, tradition des commentaires kalâmiques.

  • Al-Qâdî ‘Iyâd al-Yahsubî, biographie malikite.

  • Al-Sanûsî al-Hasanî, Umm al-Barâhîn.

  • Ibn ‘Âshir, al-Murshid al-Mu’în.

  • Mayyâra al-Fâsî, al-Durr al-Thamîn wa-l-Mawrid al-Mu’în.

  • Le Noble Coran : Sourates At-Tûr, Al-An’âm, Al-Baqara.

  • Sahîh al-Bukhârî et Sahîh Muslim : hadîth de Mu’âdh ibn Jabal et Imran ibn al-Husayn.