L’Attribut de la Vue à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant

Étude dogmatique et fondamentale À la lumière des écrits des savants du Maghreb et d’Andalousie appartenant à l’école de jurisprudence Malikite et à la méthodologie Achéarite dans la croyance.

L’attribut de la Vue fait partie des sept attributs que les savants de la Sounnah et de la Communauté s’accordent à rassembler sous l’appellation d’« Attributs de sens » (Sifat al-Ma^ani), aux côtés de la Vie, la Science, la Puissance, la Volonté, l’Ouïe et la Parole. Cet attribut a occupé une place importante dans les travaux des savants du Maghreb et d’Andalousie qui ont suivi, dans l’établissement de la croyance, la méthodologie de l’Imam Abou l-Haçan Al-Ach^ari. Ils ont ainsi allié l’argumentation par les textes de la Révélation (le Coran et la Sounnah) à l’établissement des preuves rationnelles et théologiques, considérant que ces dernières aident à comprendre ces textes et à repousser les ambiguïtés des opposants.

Cette recherche vise à présenter cet attribut sous deux angles : le premier est l’établissement du sens théologique de l’attribut de la Vue chez les achéarites maghrébins et andalous, sa relation avec l’attribut de la Science, ce à quoi il se rapporte (son objet d’attachement), et la preuve de son affirmation. Le second angle est de passer en revue les paroles d’un groupe de figures éminentes de cette école sur ce sujet, en veillant à attribuer rigoureusement chaque propos à sa source connue.

Le sens de l’attribut de la Vue et sa place parmi les Attributs

1. L’attribut de la Vue dans la classification des Attributs Divins chez les Achéarites

Les théologiens achéarites, y compris les savants du Maghreb et d’Andalousie, ont classé les attributs qui sont obligatoires à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant en quatre catégories :

  • L’Attribut essentiel (l’Existence).

  • Les Attributs d’exemption (Sifat Salbiyyah), tels que le Sans-début (Al-Qidam), l’Éternité (Al-Baqa’), la non-ressemblance aux créatures, le non-besoin, et l’Unicité.

  • Les Attributs de sens (Sifat al-Ma^ani) : la Puissance, la Volonté, la Science, la Vie, l’Ouïe, la Parole et la Vue.

  • Les Attributs de significations (Sifat Ma^nawiyyah) qui en découlent (le fait qu’Il soit Puissant, Voulant, Savant, Vivant, Audiant, Parlant, Voyant).

C’est selon cette classification que le savant maghrébin ^Abdou l-Wahid Ibn ^Achir, d’origine andalouse et résidant à Fès (m. 1040 de l’Hégire), a composé son célèbre poème au Maghreb « Al-Mourchid Al-Mou^in ^ala d-Darouri min ^Ouloum id-Din ». Il a placé la Vue parmi les sept « Attributs de sens » qu’il est obligatoire de croire à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant, et a compté la « cécité » parmi ce qui est impossible à Son égard, Le Tout-Puissant, en tant que contraire de cet attribut. Ce texte continue d’être enseigné dans les écoles coraniques et les instituts d’enseignement originel au Maghreb jusqu’à aujourd’hui, et constitue l’une des sources majeures du Tawhid achéarite dans l’Occident musulman.

2. La relation entre l’attribut de la Vue et l’attribut de la Science

Les théologiens achéarites, dont les Maghrébins, ont divergé sur la définition de la nature des attributs de l’Ouïe et de la Vue et de leur relation avec l’attribut de la Science, selon deux voies connues dans les livres de théologie (Kalam) :

  • La première voie : L’Ouïe et la Vue sont deux attributs en plus de la Science, et qui en diffèrent en réalité, et le dévoilement (Inkichaf) qui en résulte est plus fort et plus spécifique que le simple dévoilement par la Science. Ainsi, Allah Le Tout-Puissant sait les choses entendues et vues par une science, les entend par une ouïe, et les voit par une vue, et ces deux perceptions s’ajoutent à la simple science qu’Il en a.

  • La seconde voie : Le sens de Son attribut « Voyant » signifie qu’Il est Savant des choses vues d’une manière spécifique, c’est-à-dire que la Vue, dans sa réalité, revient à l’attribut de la Science, ce qui est un avis attribué à certains compagnons de l’Imam Al-Ach^ari lui-même.

Nous trouvons l’écho de cette divergence théologique générale dans les textes maghrébins tardifs, qui se basent le plus souvent sur la première voie, à savoir l’affirmation de la Vue comme un attribut existant par Son Être, Le Tout-Puissant, en plus de l’absolue Science. Cela concorde avec le fait que l’attribut de la Vue se rattache aux entités (les êtres) et à leurs états, et non aux sons.

Les preuves de l’affirmation de l’attribut de la Vue

1. La preuve par la Révélation (Naqli / Textuelle)

Les savants de la Sounnah, dont les achéarites maghrébins et andalous, se sont appuyés pour affirmer l’attribut de la Vue sur le sens apparent des nombreux textes coraniques où le terme de la vue est attribué à Allah Le Tout-Puissant, comme Sa parole : ﴾ وَاللَّهُ بَصِيرٌ بِمَا تَعْمَلُونَ ﴿ (Et Allah est Voyant de ce que vous œuvrez), Sa parole : ﴾إِنَّهُ بِمَا يَعْمَلُونَ بَصِيرٌ ﴿ (Il est certes Voyant de ce qu’ils œuvrent), et Sa parole : ﴾وَاللَّهُ بَصِيرٌ بِالْعِبَادِ ﴿ (Et Allah est Voyant sur les esclaves), et d’autres versets où le Nom « Al-Basir » (Le Voyant) apparaît seul ou associé au nom « As-Sami^ » (L’Audiant), comme dans Sa parole :    ﴾لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ ﴿ (Rien n’est tel que Lui, et Il est L’Audiant, Le Voyant).

Les théologiens ont considéré que ce sujet relève de « ce qui est connu de la religion par nécessité ». Autrement dit, son affirmation ne nécessite pas une longue réflexion rationnelle ; il suffit de la succession des Textes et du consensus des pieux prédécesseurs (Salaf) et de leurs successeurs (Khalaf) de la communauté pour l’affirmer. C’est ce qu’a privilégié un groupe de grands théologiens achéarites, tels que Ar-Razi, Al-Amidi, Al-Iji et As-Sanouci, considérant que ce sur quoi on se base pour affirmer les attributs de l’Ouïe et de la Vue est la preuve textuelle et non la preuve purement rationnelle.

2. La preuve rationnelle (^Aqli)

Outre le recours aux textes, les théologiens achéarites ont apporté des preuves rationnelles qui aident à concevoir la possibilité de cet attribut et sa nécessité en tant que perfection pour l’Être Divin. La plus notable est l’analogie de la Vue avec l’Ouïe et la Science : tout comme Allah Le Tout-Puissant a pour attribut la Science qui englobe toutes les choses à savoir, Il doit nécessairement avoir pour attribut la perfection de la perception des choses vues par un attribut supplémentaire qui leur est propre. En effet, il est impossible que le Créateur, qui a créé en nous la faculté de la vue (qui est un attribut de perfection relative à l’égard de la créature), soit dépourvu d’une perfection similaire à Son propre égard, Le Tout-Puissant, tout en étant exempté de toute ressemblance avec les créatures quant à la modalité de cette perception.

Dans ce cadre s’inscrit le raisonnement très répandu dans les abrégés théologiques maghrébins (comme Oummou l-Barahin d’As-Sanouci et ses commentaires) par l’argument a fortiori : ce qui est établi comme attribut de perfection à l’égard de la créature de manière relative, doit obligatoirement être établi pour Allah Le Tout-Puissant sous l’angle de la perfection absolue, totalement exempte d’imperfection et d’assimilation (Tachbih). Ainsi, si la vision de la créature comporte une imperfection en raison de son besoin d’organes, d’instruments et de pupilles, la Vue d’Allah Le Tout-Puissant en est totalement exempte. Elle existe par Son Être, sans organe, ni face-à-face, ni direction.

Les paroles des savants du Maghreb et d’Andalousie concernant l’attribut de la Vue

La méthodologie et la position de chaque savant dans ce chapitre sont résumées ci-dessous selon la formulation du chercheur, avec renvoi à la source connue. Lorsqu’un court texte précisément documenté a été trouvé, il a été cité entre guillemets.

1. L’Imam Abou ^Abdoullah Mouhammed Ibn Youçouf As-Sanouci At-Tilimsani (m. 895 de l’Hégire)

As-Sanouci At-Tilimsani est considéré comme l’un des imams les plus éminents de la théologie achéarite dans l’Occident musulman, et l’auteur du célèbre abrégé connu sous le nom d’« Oummou l-Barahin », qui fut commenté et annoté à maintes reprises au Maghreb jusqu’à des époques tardives. As-Sanouci a établi dans sa croyance que l’Ouïe et la Vue sont deux des « attributs de sens » obligatoires à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant. Il a considéré que l’objet auquel se rattachent ces deux attributs est un : il s’agit de tous les existants. Ainsi, Allah entend ce qui a pour nature d’être entendu, et voit ce qui a pour nature d’être vu ; bien plus, Il entend et voit l’essence de tout existant, que celui-ci relève des choses entendues ou vues pour les créatures. Ceci va à l’encontre de l’avis de certains théologiens qui ont restreint ce à quoi chaque attribut se rattache uniquement à son propre genre.

« Et l’Ouïe et la Vue se rattachent à tous les existants. »

Ce texte est rapporté de l’exposé de l’école d’As-Sanouci tel qu’il a été cité par des chercheurs contemporains dans les ouvrages sur les sectes et la comparaison dogmatique, d’après l’ensemble de ses commentaires sur Oummou l-Barahin ; il n’a pas été possible d’identifier un numéro de page unifié à partir de la version originale du texte.

Il découle de cette explication que la Vue, chez As-Sanouci, est un attribut sans début (Azali) existant par l’Être d’Allah Le Tout-Puissant, qui ne change pas par le changement de ce à quoi il se rattache. L’apparition de nouvelles choses vues n’implique pas l’entrée en existence de l’attribut lui-même ; le changement se produit dans les objets créés et non dans l’attribut en lui-même. C’est ce qu’ont détaillé les commentateurs d’« Oummou l-Barahin » dans le chapitre des attributs de sens.

2. L’Imam Abou ^Abdoullah Mouhammed Ibn ^Abdou l-Wahid Ibn ^Achir Al-‘Ansari Al-Façi (m. 1040 de l’Hégire)

Il fait partie des imams du Maghreb qui ont réuni le Tawhid achéarite, la jurisprudence malikite et le Tasawwouf de Jounayd dans un seul poème abrégé : « Al-Mourchid Al-Mou^in ^ala d-Darouri min ^Ouloum id-Din », qui compte parmi les textes les plus enseignés dans l’enseignement originel au Maghreb jusqu’à ce jour. Ibn ^Achir a inclus l’attribut de la Vue parmi ce qui est appelé les sept « Attributs de sens » obligatoires à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant : la Puissance, la Volonté, la Science, la Vie, l’Ouïe, la Parole et la Vue. Il a mis chacune en opposition avec son contraire qui est impossible à Son égard, Le Tout-Puissant. Il a ainsi classé la « cécité » — qui est la perte de la vue — parmi les imperfections impossibles à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant, d’une impossibilité tant rationnelle que religieuse.

Référence : Le poème « Al-Mourchid Al-Mou^in ^ala d-Darouri min ^Ouloum id-Din » d’Ibn ^Achir, chapitre du Tawhid, section des attributs obligatoires et impossibles à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant. Ce poème est enseigné officiellement dans les programmes d’enseignement originel au Maghreb et est édité par le Ministère des Habous et des Affaires Islamiques marocain parmi ses manuels.

Les commentateurs de ce poème, tels que Mayyarah Al-Façi et d’autres, ont suivi cette voie en établissant que l’affirmation de la Vue pour Allah Le Tout-Puissant est obligatoire tant selon la raison que selon la Révélation. La voie de son affirmation est la même que pour le reste des attributs de sens : sa mention dans les Textes religieux notoires, associée à l’établissement de la preuve rationnelle de sa possibilité et de sa nécessité en tant que perfection pour l’Être Divin, exempté de toute imperfection.

3. Le Qadi Abou l-Fadl ^Iyad Ibn Mouça Al-Yahsoubi As-Sabti (m. 544 de l’Hégire)

Le Qadi ^Iyad fait partie des figures emblématiques de l’Andalousie et du Maghreb. Il assuma la fonction de juge à Ceuta et Grenade. Il était malikite d’école et achéarite de méthodologie dans la croyance. Il est l’auteur du livre « Ach-Chifa bi Ta^rifi Houqouqil-Moustafa » (La Guérison par la connaissance des droits de l’Élu, le Prophète Mouhammed صلى الله عليه وسلم). Cet ouvrage est principalement consacré aux droits du Prophète Mouhammed صلى الله عليه وسلم et à la vénération qui lui est due, mais il comporte à divers endroits des explications sur certains aspects de la croyance des Gens de la Sounnah concernant les attributs d’Allah Le Tout-Puissant. Cela s’insère dans le contexte de Son savoir et de Sa connaissance absolue de Ses créatures, ce qui inclut la perfection de Sa connaissance englobante, par Sa Vue, de tout ce qui émane des serviteurs.

Il n’a pas été possible au chercheur de trouver un chapitre indépendant, rédigé par le Qadi ^Iyad, spécifiquement et uniquement consacré à l’attribut de la Vue. Sa position dans ce domaine est déduite implicitement de sa méthodologie générale visant à établir la croyance des Gens de la Sounnah et de la Communauté, telle qu’elle est connue d’après sa biographie et son adhésion, unanimement reconnue dans les ouvrages de biographies, à la méthodologie théologique achéarite, et non d’après un texte précis et vérifié issu spécifiquement du livre Ach-Chifa. Il a été veillé ici à ne pas affirmer catégoriquement une citation littérale sans que le chercheur ne s’assure de son emplacement exact.

4. Avertissement concernant d’autres personnalités dont les propos n’ont pu être documentés avec une précision suffisante

Il existe d’autres noms parmi les figures du Maghreb et d’Andalousie connus pour leur appartenance à cette école dogmatique, tels qu’Abou ^Abdoullah Al-Maqqari At-Tilimsani, auteur de Ifadat al-Moughram bi-Takmil Charh as-Soughra, Abou ^Ali Al-Haçan Al-Youçi, Ahmad Ibn Mouhammed Ar-Rahouni At-Titwani, ainsi que d’autres commentateurs d’« Oummou l-Barahin ». Ils ont abordé l’attribut de la Vue dans leurs explications du texte d’As-Sanouci. Cependant, les textes complets de ces commentaires n’étant pas à la disposition du chercheur de manière à permettre une citation précise ou une identification de la page exacte de leurs propos, il a été choisi de se limiter à signaler leur présence dans cette chaîne scientifique, sans leur attribuer de citation précise afin d’éviter toute erreur ou imprécision.

Résumé de la doctrine Maghrébo-Andalouse sur l’attribut de la Vue

La position de cette école dogmatique, telle qu’elle est tirée des poèmes et commentaires mentionnés, se résume aux points suivants :

  • Premièrement : L’attribut de la Vue est un attribut exempt de début (Azali), existant par l’Être d’Allah Le Tout-Puissant, faisant partie de l’ensemble des sept « Attributs de sens » qu’il est obligatoire de croire.

  • Deuxièmement : L’objet auquel se rattache cet attribut selon la majorité d’entre eux — en tête desquels As-Sanouci — correspond à l’ensemble de tous les existants, et non uniquement aux choses vues au sens strict qui s’oppose aux choses entendues.

  • Troisièmement : La preuve de son établissement chez ceux sur qui l’on s’appuie parmi eux est le Texte de la Révélation (les textes du Coran, de la Sounnah et le consensus des Salaf), tout en employant la raison pour démontrer sa possibilité et la nécessité de sa perfection, et non pour prouver son origine indépendamment des Textes.

  • Quatrièmement : Le contraire de cet attribut, qui est la cécité, est impossible à l’égard d’Allah Le Tout-Puissant, tant d’une impossibilité religieuse que rationnelle, comme l’a établi Ibn ^Achir dans son poème qui fait autorité dans l’enseignement originel maghrébin.

  • Cinquièmement : La Vue d’Allah Le Tout-Puissant est exempte de la modalité de vision habituelle pour les créatures, qui requiert le besoin d’un organe, d’une direction, d’une distance ou d’une lumière. Il s’agit d’une exemption (Tanzih) exigée par le fondement du Tawhid (l’Unicité) selon cette école dans le chapitre des attributs.

Conclusion

Il ressort de cette présentation que l’attribut de la Vue occupe une place fondamentale dans la construction dogmatique de l’école malikite achéarite du Maghreb et d’Andalousie. Il constitue en effet l’un des sept attributs de sens sur lesquels se sont fondés les textes de Tawhid de référence de cette école, d’Oummou l-Barahin d’As-Sanouci jusqu’à Al-Mourchid Al-Mou^in d’Ibn ^Achir. Les savants de cette école ont eu à cœur d’allier la vénération du Texte religieux révélé dans ce domaine à l’utilisation des outils de la réflexion rationnelle pour le servir et le rapprocher de la compréhension, sans dévier vers le reniement de l’attribut (Ta^til) ni vers l’assimilation à ceux des créatures (Tachbih).