Lalla Menana Al-Masbahiya est l’une des saintes et des combattantes les plus célèbres de l’histoire du Maroc. Son sanctuaire, situé dans la ville de Larache, constitue un monument historique et culturel emblématique, intimement lié à l’identité de la vieille ville. Cette femme remarquable incarne la mémoire collective des habitants de Larache et représente un symbole puissant de la résistance féminine marocaine.
Sa lignée et son enfance : Une famille de saints et de guerriers
Lalla Menana, dont le nom complet est Menana Al-Masbahiya, appartient à la tribu des Oulad Mesbah (Banu Masbah), connue depuis le XVIe siècle pour ses combats contre les Portugais. Elle est la fille du saint homme Sidi Jilali ben Abdallah Al-Masbahi, originaire de la même ville de Larache et lui-même issu de la Saqiyat al-Hamra. Toute sa famille appartient à cette tribu des Oulad Mesbah, célèbre dès le seizième siècle pour sa lutte acharnée contre l’occupation portugaise.
Elle a grandi dans un environnement religieux et soufi sous les dynasties saadienne et alaouite, une période marquée par la menace constante de l’occupation espagnole et portugaise sur la ville de Larache. Sa famille était profondément engagée dans la résistance : son frère, Eissa Al-Masbahi, est mort en martyr au combat contre les Portugais à Ramla, près de Tanger, en 1574.
Contexte historique stratégique
Les Portugais avaient établi une ligne défensive allant de Tanger à Ceuta, exerçant ainsi une forte influence sur la région du Gharb où se trouve Larache. Dans ce contexte géopolitique tendu, les saints de sa famille étaient nombreux et leurs sanctuaires parsemaient la région, servant à la fois de points de repère spirituels et de hauts lieux de résistance.
Son rôle dans la défense de la patrie et la science
Une maraboutée au sens historique et militant
Lalla Menana n’était pas simplement une femme dévote. Elle était une « maraboutée » au sens historique et patriotique du terme, c’est-à-dire une femme qui s’engageait activement dans la défense de la terre musulmane.
Elle s’est installée au thugr (frontière fortifiée) de Larache à une époque où la ville était constamment menacée par les invasions espagnoles et portugaises. Son rôle principal consistait à ouvrir sa maison et son conseil aux combattants de la résistance ainsi qu’aux étudiants en sciences religieuses. Elle fournissait un soutien logistique et moral aux marabouts qui gardaient les côtes pour protéger la ville de l’invasion étrangère.
Soutien matériel et spirituel aux défenseurs
Lalla Menana offrait de la nourriture et des soins aux marabouts postés sur les plages pour défendre la ville. Elle apportait un soutien spirituel en priant pour les résistants et en les conseillant ; elle était d’ailleurs reconnue pour sa sainteté et sa vertu dans le patrimoine populaire marocain. Sa maison était devenue un lieu de rassemblement où les combattants trouvaient réconfort, nourriture et prière avant de retourner à leurs postes de garde.
Son statut scientifique et soufi
Elle a bénéficié d’un grand respect de la part des savants de son époque et des maîtres du soufisme. Elle est devenue une destination privilégiée pour les personnes en quête de conseils et de prières. Des miracles et des grâces lui étaient attribués grâce à la bénédiction de son père, renforçant ainsi sa réputation de femme pieuse.
Sa mort et sa tombe
Les circonstances de son décès
Lalla Menana est décédée la nuit même de son mariage dans la zaouïa de son père à Larache, où elle repose paisiblement à ses côtés. Cette mort tragique et prématurée est devenue légendaire dans la mémoire collective de la ville.
La légende de la colombe blanche
Selon les récits populaires, son mari est entré dans la chambre nuptiale le soir des noces et y a trouvé une colombe blanche, qui s’est envolée pour se poser exactement à l’endroit où elle sera enterrée. Cette histoire mystique renforce le caractère sacré de sa tombe et son statut de sainte.
Le sanctuaire et la nécropole familiale
Satombe a été construit par les autorités des douanes de Larache et par les grandes personnalités de la ville. L’espace funéraire historique comprend les tombes des membres de sa famille et d’autres saints, dont Moulay Mohammed Al-Jundi est l’un des plus célèbres. Au fil des siècles, cette nécropole est devenue le lieu de sépulture des savants, des écrivains et des résistants de Larache qui ont lutté avec succès pour défendre la ville.
Les sanctuaires de la famille Masbahi dans les environs de Larache sont nombreux et constituent l’un des aspects les plus importants du patrimoine culturel immatériel de la région.
Les célébrations et traditions vivantes
La fête de l’Amara
La fête traditionnelle de l’Amara se déroule le dernier jour du mois de Safar al-Khair pour accueillir le mois de Rabi’ al-Awwal, qui marque la naissance du Prophète Mouhammad. Pendant cette célébration, un groupe de madhates (poétesses religieuses) et les femmes de la ville se rassemblent pour chanter et danser dès l’apparition de la lune.
Depuis les années 1920, les madhates se sont spécialisées dans la Hadra, un rituel de musique spirituelle. Aujourd’hui, il ne reste que deux femmes qui continuent à préserver ce rituel ancien et précieux.
La procession de la visite
Le quatrième jour de la fête du Mawlid, une procession religieuse part de la maison du chérif Masbahi. Elle traverse les rues de la ville et reçoit des dons ainsi que des cadeaux de la part des artisans, des commerçants et des marins vêtus de leurs habits traditionnels. Pendant la nuit sacrée, le chérif Masbahi veille dans le sanctuaire au rythme des chants religieux.
Sa symbolique et son héritage
Dans la mémoire collective
Lalla Menana représente dans la mémoire collective des habitants de Larache le symbole de la résistance féminine et d’un soufisme vivant, qui combine harmonieusement la dévotion religieuse et la défense de la patrie. Elle incarne la femme marocaine qui participe activement à la protection de son pays tout en maintenant une vie spirituelle profonde.
Une sainte patronne protectrice
Elle est considérée comme la protectrice de la ville, dotée de grâces bienveillantes. Son sanctuaire est un lieu de visite où les habitants viennent chercher des conseils, des prières et des bénédictions pour leurs familles et leurs affaires.
Recherche historique contemporaine
Un livre a été publié en 2026 par le chercheur Abdellah Hamid Briri, intitulé « Lalla Menana Al-Masbahiya, la Dormante de Larache : Approche Historique », aux éditions Solly. Cet ouvrage repose sur des recherches sur le terrain, des données documentaires et le récit local, dans une tentative de reconstruire le contexte familial, spirituel et social dans lequel s’est forgée la vie de cette sainte femme.
Par ailleurs, une étude académique du chercheur Rachid Sahm, publiée dans le Journal of North African Studies en 2022, porte sur les saintes marocaines dans les traditions écrites et orales, avec un accent particulier sur Lalla Menana en tant que sainte patronne de Larache.
L’état actuel du sanctuaire
Le sanctuaire de Lalla Menana reste un témoin de l’histoire ancienne de Larache, malgré les défis administratifs que la nécropole environnante a rencontrés ces dernières années. En 2021, la tombe de Lalla Menana a fait l’objet de problèmes de gestion et de sécurité, mais elle continue d’être un lieu de vénération majeur pour les habitants.
Conclusion
Lalla Menana Al-Masbahiya incarne le modèle marocain unique de la femme savante, résistante et sainte tout à la fois. Son sanctuaire à Larache n’est pas seulement un monument religieux, mais un point de rencontre entre l’histoire, l’identité et la mémoire collective d’une ville ancienne qui fut un bastion de la résistance contre l’invasion étrangère pendant des siècles.
Elle reste aujourd’hui un symbole vivant de la participation des femmes marocaines à la défense de leur patrie et de leur capacité à concilier une vie spirituelle profonde avec un engagement patriotique fort. Son histoire continue d’inspirer les générations actuelles et futures de Marocains et de Marocaines qui cherchent dans le passé des modèles de courage, de foi et de dévouement à la nation.

