Al-Hassan Al-Youssi : Le plus grand savant marocain du XVIIᵉ siècle

par saidanathaliev@gmail.com | Alaouite, Sefrou | 0 commentaire

Vue sur le mausolée de Sidi Lahcen Lyoussi avec son minaret blanc et vert, niché au cœur d'un paysage de collines verdoyantes.

Al-Hassan Al-Youssi, de son nom complet Abou Ali Al-Hassan ibn Masoud ibn Mouhammed Al-Youssi, est considéré comme le plus grand savant marocain du XVIIᵉ siècle. Né en 1630-1631 et mort en 1691, ce mystique soufi, écrivain et jurisconsulte malikite a marqué l’histoire intellectuelle du Maroc et du monde islamique, où il est surnommé « le Ghazali de son époque ». Son influence s’étend encore aujourd’hui dans la communauté musulmane.

Origines et naissance

Al-Youssi est né en 1040 de l’hégire (1630-1631 de l’ère chrétienne) au sein de la tribu berbère des Ait Youssi, située juste au nord de Fès, au Maroc. Il appartenait à la tribu Amazigh des Bani Youssi, dans les montagnes de l’Atlas marocain. Selon sa propre généalogie, il se considérait comme chérifien, descendant d’Idriss II, l’un des premiers souverains idrissides du Maroc. Son père se nommait Masoud et son grand-père Mouhammed, dont il portait le nom de famille « Al-Youssi », dérivé de « Youssef », l’ancêtre de la tribu.

Parcours de sa vie et ses maîtres

Al-Youssi a quitté son village natal très jeune pour entamer une quête de science de toute une vie, voyageant constamment à travers le Maroc. Il a étudié dans plusieurs lieux sacrés et auprès de nombreux savants de son époque. Son maître principal fut le Cheikh Mouhammed Ben Nasir de la tariqa Nasiriyya de Tamegroute, dont il reçut la barakah (la bénédiction spirituelle). Il étudia également et enseigna à la zaouïa de Dila auprès de Mouhammed al-Hajj ibn Abou Bakr al-Dila’i.

Parmi ses autres enseignants figuraient des savants renommés qu’il a rencontrés lors de ses voyages dans le Drâa, le Souss, Marrakech et Doukkala. Il étudia notamment avec Abd al-Malik al-Tajamouni et Abd al-Qadir al-Fasi, ainsi que de nombreux autres maîtres dans les différentes villes qu’il visita. Cette formation diverse et exhaustive lui permit de maîtriser de nombreuses disciplines : le droit (fiqh) malikite, le soufisme (tasawwouf) authentique, la théologie, la littérature arabe, la grammaire, la généalogie et l’histoire.

Ses élèves et disciples

Al-Youssi forma de nombreux étudiants qui devinrent à leur tour des savants renommés. Parmi ses élèves les plus célèbres figuraient Abou al-Abbas Ahmad ibn Barak, Abou Salim al-Iyyashi (l’auteur de la célèbre Rihla ou récit de voyage), Abou al-Hassan al-Nouri et Abou Abdallah al-Tazi. Ces disciples perpétuèrent son enseignement et sa méthode intellectuelle à travers le Maroc et au-delà.

Ses œuvres et livres

Al-Youssi était un auteur prolifique dont les œuvres couvraient un large éventail de sujets intellectuels et religieux.

  • Al-Mouhadarat fi l-adab wa-l-lughah (Discours sur la langue et la littérature) : Son œuvre la plus célèbre. Il s’agit d’une collection d’essais courts sur l’histoire marocaine, le soufisme, la théologie, la littérature, la généalogie et les mœurs sociales. Ces discours, achevés trois ans après leur début en 1685, offrent un aperçu riche de la vie intellectuelle du Maroc de l’époque moderne.

  • Al-Fahrasa : Une autobiographie unique où l’auteur parle franchement de sa vie personnelle, de ses relations avec les dirigeants, les savants et les gens ordinaires, ainsi que de ses souvenirs d’enfance. Seule l’introduction et la première section de cet ouvrage ont survécu.

  • Zahr al-akam fi l-amthal wa-l-hikam : Un ouvrage dédié aux proverbes et à la sagesse.

  • Al-Kanoun fi al-ouloum : Un traité sur les sciences religieuses.

  • Hashiya ala Moukhtasar al-Sanousi : Un commentaire de droit et de croyance.

  • Al-Kawkab al-shati fi sharh Jam al-jawami : Un commentaire juridique resté inachevé à sa mort.

  • La Daliyya : Un poème célèbre composé en l’honneur de son maître Mouhammed Ben Nasir, resté très populaire au Maroc et en Afrique de l’Ouest.

  • Rassail : Un recueil de lettres ouvertes et critiques dans lesquelles il s’adressait avec fermeté au sultan Moulay Ismaïl.

Sa relation avec les sultans alaouites

Al-Youssi fut un proche du premier sultan alaouite, Moulay Rachid, qui régna de 1666 à 1672. Cependant, ses relations avec le sultan suivant, Moulay Ismaïl (1672-1727), furent plus complexes. Le sultan Moulay Ismaïl, désireux de contrer l’influence grandissante des Sept Saints de Regraga (dont les tombeaux se trouvent dans l’arrière-pays d’Essaouira), demanda à Al-Youssi de désigner et d’instituer le culte des Sept Saints de Marrakech.

Al-Youssi accepta cette mission et sélectionna sept grands saints et savants dont les tombeaux sont tous situés dans la ville ocre de Marrakech. Cette institution existe encore aujourd’hui et attire de nombreux visiteurs chaque année. Cependant, Al-Youssi n’hésita pas à critiquer ouvertement la politique de Moulay Ismaïl dans ses lettres ouvertes, illustrant ainsi son intégrité intellectuelle et son courage à conseiller les gouverneurs et à s’opposer aux injustices quand il le jugeait nécessaire.

Sa mort et sa tombe

Al-Hassan Al-Youssi est mort en 1102 de l’hégire (1691 de l’ère chrétienne) à l’âge d’environ 60-61 ans. Il est décédé au sein de sa tribu des Bani Yousi, dans la campagne marocaine, et a été enterré à Qamzarant, à Mazghza (Mazghissa), dans sa région natale. Sa sépulture est encore respectée et visitée par les fidèles qui reconnaissent sa piété et son savoir.

Ce que les savants ont dit de lui

Les éloges concernant Al-Youssi sont nombreux et unanimes parmi les savants de son époque et des siècles suivants.

Al-Iyyashi, l’auteur de la célèbre Rihla, a déclaré :

« Si vous n’avez pas pu être le compagnon d’al-Hassan al-Basri (que Dieu l’agrée), alors soyez le compagnon d’al-Hassan Al-Youssi — cela vous suffira. »

Cette comparaison avec al-Hassan al-Basri, l’un des plus grands savants et ascètes du temps des successeurs des compagnons (Tabioun), montre la haute considération qu’on lui portait.

Un auteur du livre al-Safwa a commenté son commentaire juridique inachevé en disant :

« Si ce commentaire avait été mené à son terme, il aurait dispensé de tous les autres commentaires. »

L’Encyclopédie arabe syrienne le qualifie de « plus grand savant marocain du XVIIᵉ siècle » et de « Ghazali de son époque », le comparant à l’Imam al-Ghazali, le grand défenseur de la foi et du soufisme sunnite.

L’universitaire moderne Justin Stearns, spécialiste de l’intellectuel marocain, le décrit comme « probablement l’intellectuel marocain le plus influent et le plus connu de sa génération ». Jacques Berque, professeur au Collège de France, lui a également consacré un ouvrage entier intitulé « Al-Youssi et les problèmes de la culture marrakchie au XVIIᵉ siècle », publié à Paris en 1958.

Héritage et postérité

Al-Youssi est reconnu pour son honnêteté intellectuelle exceptionnelle, en particulier dans ses écrits autobiographiques où il évoque avec humilité ses erreurs de jeunesse et sa vie personnelle. Cette transparence, rare pour un savant de son rang, témoigne de sa sincérité et de sa noblesse de caractère.

Son influence dépasse largement les frontières du Maroc pour toucher l’Afrique de l’Ouest et l’ensemble du monde musulman. Ses écrits sur l’histoire marocaine, notamment sur la transition entre la dynastie saadienne et la dynastie alaouite, constituent des sources primaires essentielles pour les historiens. Le poème Daliyya, qu’il a dédié à son maître, continue d’être récité et médité dans les assemblées de dhikr au Maroc et en Afrique subsaharienne.

Aujourd’hui, Al-Hassan Al-Youssi demeure une figure emblématique de la pensée islamique marocaine, un modèle de droiture, de courage face aux puissants et de profondeur spirituelle, ancré dans l’attachement à la tradition sunnite.