Ibn Battouta : Le voyageur marocain, savant en jurisprudence (Fiqh) et magistrat (Qada’)

par saidanathaliev@gmail.com | Casablanca Settat, Mérinides, Tanger | 0 commentaire

Illustration d'Ibn Battouta écrivant son livre de voyages La Rihla sous une tente, entouré de caravanes de chameaux, de navires et d'une carte de ses explorations.

Ibn Battouta, de son nom complet Abou ‘Abdillah Mouhammad ibn ‘Abdillah al-Lawati at-Tanji, est né à Tanger, au Maroc, le 24 février 1304  (correspondant environ à l’an 703 de l’Hégire). Il est issu d’une famille noble appartenant à la tribu berbère des Lawata, célèbre pour avoir compté de nombreux juges (qadis) et savants de la Loi islamique.

Ibn Battouta a grandi dans un environnement empreint de science et de piété. À Tanger, il reçut une formation traditionnelle en jurisprudence et en belles-lettres auprès des savants de la ville. Il y étudia le droit malikite, la langue arabe et la littérature, ce qui lui permit plus tard d’exercer la fonction de juge dans plusieurs contrées musulmanes. Son nom complet reflète son affiliation tribale : Mouhammad ibn ‘Abdillah ibn Mouhammad ibn Ibrahim al-Lawati at-Tanji.

2. Sa science, ses maîtres et sa quête du savoir

Ibn Battouta n’était pas un simple explorateur ; il était un savant juriste (faqih), maîtrisant les fondements du droit (Ousoul) ainsi que ses branches pratiques (Fourou‘). Initialement, il quitta sa patrie dans le but d’accomplir le pèlerinage (le Hajj), mais ce premier voyage se transforma en un vaste projet d’exploration qui engloba le monde musulman et bien au-delà.

Lors de son voyage vers l’Orient, il traversa l’Égypte, le Cham (la Grande Syrie) et le Hedjaz. Dans ces régions, il s’installa pour étudier auprès de grands savants et maîtres du Fiqh, du Hadith et du Soufisme, renforçant ainsi son bagage académique. L’Encyclopædia Britannica souligne qu’il fit la rencontre de cheikhs renommés et fut accompagné par des soufis, ce qui enrichit considérablement sa culture religieuse et sociale.

Ces rencontres firent de lui un magistrat hautement qualifié, dont les compétences furent sollicitées plus tard en Inde, aux îles Maldives et ailleurs.

3. Son grand voyage : de Tanger au reste du monde

3.1 Le début du périple (1325)

Le 13 juin 1325 (an 725 de l’Hégire), alors âgé de 21 ans, Ibn Battouta quitta Tanger à destination de La Mecque. Son intention première était uniquement d’accomplir le Hajj, mais il décida de ne pas rentrer directement chez lui. Il poursuivit sa route, transformant son voyage en une expédition d’une ampleur inédite.

3.2 Les principales étapes de son itinéraire
  • Le Maghreb, l’Égypte et le Cham : Il passa par Fès et d’autres cités maghrébines, traversa l’Égypte, rejoignit Damas, puis le Hedjaz pour le pèlerinage.

  • L’Irak, le Yémen et la côte est-africaine : Après le Hajj, il se rendit en Irak, au Yémen, puis explora le littoral de l’Afrique de l’Est (notamment Mogadiscio et Mombasa).

  • L’Inde : Il atteignit Delhi, où il exerça la fonction de juge à la cour du sultan Mouhammad ibn Tughluq pendant près d’une décennie.

  • Les Maldives et Sumatra : Il fit ensuite escale aux îles Maldives, puis navigua vers les côtes de l’Asie du Sud-Est jusqu’à Sumatra.

  • La Chine : Selon ses récits, il atteignit la Chine (notamment Canton), dont il décrivit avec précision les industries et les mœurs.

  • L’Andalousie et l’Afrique subsaharienne : Il visita également l’Andalousie (l’Espagne musulmane) et l’Empire du Mali (Afrique de l’Ouest).

La durée totale de ses voyages est estimée entre 27 et 29 ans (de 1325 à 1352 environ), au cours desquels il découvrit plus de 40 pays, cités islamiques et contrées lointaines.

4. Son œuvre majeure : « Touhfatoun-Nouzzar »

Le chef-d’œuvre qu’Ibn Battouta a laissé à la postérité est son livre intitulé « Touhfatoun-Nouzzar fi Ghara’ibil-Amsar wa ‘Aja’ibil-Asfar » (Le précieux présent des observateurs sur les curiosités des métropoles et les merveilles des voyages), communément appelé La Rihla (Le Voyage). Il n’a pas rédigé cet ouvrage de sa propre main : à son retour au Maroc, il l’dicta, sur ordre du Sultan, au scribe et poète andalou Ibn Jouzayy al-Kalbi.

4.1 Sa méthodologie de rédaction
  • Il ne se contentait pas de décrire les routes et les villes, il consignait les coutumes, les systèmes politiques, l’organisation de la justice, la religion, le commerce et les réalités sociales.

  • Il combinait l’observation directe et les récits oraux, faisant de son œuvre une référence historique et géographique majeure.

  • Il décrivait minutieusement les marchés, les ports, les caravanes, les mosquées, les palais, ainsi que les langues et traditions des peuples.

4.2 La valeur historique de l’ouvrage

C’est l’un des monuments de la littérature de voyage (Adab ar-Rihla) dans le patrimoine arabo-islamique. Il offre un tableau fidèle du monde musulman au XIVe siècle, bien avant l’époque des grandes découvertes européennes. L’Université de Cambridge confirme que son récit possède une immense valeur documentaire, malgré quelques approximations chronologiques ou géographiques mineures.

5. Ses relations avec le Sultan Abou ‘Inan al-Marini

Après près de trente ans d’absence, Ibn Battouta éprouva le besoin de se stabiliser et regagna le Maroc. En passant par Tanger, il se recueillit sur la tombe de sa mère, puis se dirigea vers Fès, où régnait le Sultan mérinide (Bani Marine) Abou ‘Inan Faris al-Marini.

Informé de son retour, le Sultan Abou ‘Inan l’accueillit dans son palais et l’intégra à ses cercles scientifiques. Devenu un proche de la cour, Ibn Battouta reçut des gratifications matérielles et un statut prestigieux. C’est le Sultan lui-même qui le chargea de consigner ses mémoires, donnant ainsi naissance à la célèbre Rihla grâce à la plume d’Ibn Jouzayy. Cette protection royale lui offrit la stabilité nécessaire pour immortaliser son expérience.

6. Son décès et sa sépulture : entre traditions locales et données historiques

6.1 La date de sa mort

Les sources historiques balancent entre deux dates principales pour situer son décès :

  • Soit en 1368 / 1369  (environ 770 de l’Hégire).

  • Soit en 1377  (779 de l’Hégire). Cette divergence montre que la date exacte reste sujette à débat parmi les chroniqueurs de l’époque.

6.2 Le lieu de sépulture : la controverse entre Tanger et Tamesna
  • La tradition de Tanger (Le mausolée actuel) : Il existe dans la médina de Tanger un petit mausolée attribué à Ibn Battouta, situé dans une ruelle étroite qui porte son nom. Ce site est un lieu d’intérêt culturel et touristique majeur, et une plaque commémorative y est apposée en arabe, français et anglais. La tradition orale locale soutient qu’il s’agit de sa véritable tombe.

  • La réalité historique (Tamesna / Anfa) : Les recherches menées par les grands historiens du Maroc, s’appuyant sur les écrits biographiques anciens (notamment ceux d’Ibn Hajar al-Asqalani), indiquent qu’Ibn Battouta a exercé la fonction de juge dans la région de Tamesna (dans l’ouest du Maroc) à la fin de sa vie, et qu’il y est mort et a été enterré.

6.3 Conclusion

Bien qu’il existe à Tanger un sanctuaire historique reconnu localement, l’analyse critique des sources penche plutôt pour une sépulture dans la région historique de Tamesna. Le débat reste ouvert chez les spécialistes faute de preuve archéologique définitive.

7. Sa place dans l’Histoire

Ibn Battouta est légitimement surnommé « Le Prince des voyageurs » ou « Le plus grand voyageur du Moyen Âge ». L’Université de Cambridge le qualifie dans ses manuels de « plus grand voyageur du monde islamique ».

On le compare souvent à Marco Polo, mais Ibn Battouta a parcouru des distances nettement plus longues et a occupé des fonctions officielles (politiques et juridiques) au cours de ses périples, ce qui confère à ses écrits une précision institutionnelle et humaine bien supérieure.