La légitimité exégétique du Ta’wil dans la tradition sunnite

Une réponse aux approches littéralistes

Étude doctrinale sourcée selon la méthodologie de l’Ash’arisme et du Maturidisme

L’exégèse des textes sacrés, particulièrement dans les versets qualifiés d’allégoriques (mutashābihāt), constitue un pilier fondamental de la science théologique musulmane (‘Ilm al-Kalām). Si la tradition salafiste contemporaine, sous l’influence du courant wahhabite, tend à rejeter le recours au Ta’wil (التأويل — interprétation exégétique) — le qualifiant fallacieusement de « distorsion » (tahrīf) — l’examen rigoureux des sources scripturaires et des positions des éminents savants de l’Islam démontre une réalité tout autre.

Cet article se propose de démontrer, preuves à l’appui, que le Ta’wil détaillé (التأويل التفصيلي) est une pratique ancrée dans la méthode des pieux prédécesseurs (Salaf) et une nécessité épistémologique pour préserver la transcendance divine (Tanzīh), ALLAH soubhanahou wa ta’ālā étant exempt de toute ressemblance avec Ses créatures. Une attention particulière sera accordée à la tradition savante marocaine, qui constitue l’un des foyers les plus constants et les plus rigoureux de l’Ash’arisme sunnite.

La fondation scripturaire : l’invocation prophétique en faveur d’Ibn Abbas

La légitimité du Ta’wil repose sur une base prophétique incontestable :

اللهم فقهه في الدين وعلمه التأويل « Ô ALLAH, accorde à Ibn Abbās la compréhension profonde de la religion et enseigne-lui le Ta’wil du Livre. » — Rapporté par l’Imam Ahmad dans le Musnad (n° 2397) et commenté par le Hāfiz Ibn Hajar al-‘Asqalāni dans le Fath al-Bāri (1/170).

Si l’interprétation exégétique était illégitime, cette invocation du Prophète Mouhammed ﷺ, que ALLAH l’élève davantage en grade et préserve sa communauté de ce qu’il craint pour elle, serait en contradiction avec la vérité religieuse, ce qui est intellectuellement et théologiquement impossible. Le Hāfiz Ibn al-Jawzi confirme que ALLAH, le Tout-Puissant, a exaucé cette invocation, faisant d’Ibn Abbās le « traducteur du Coran » (turjumān al-Qur’ān) par excellence.

(Source : Ibn Hajar al-‘Asqalāni, Fath al-Bāri, Dār al-Ma’rifa, Beyrouth, vol. 1, p. 170 ; Ahmad ibn Hanbal, Musnad, éd. Shu’ayb al-Arna’ūt, n° 2397.)

La pratique du Ta’wil détaillé chez les prédécesseurs (Salaf)

Contrairement aux assertions des courants anthropomorphistes, le recours au Ta’wil n’est pas une innovation tardive (bid’a), mais une méthodologie attestée dès les premiers siècles de l’Islam :

  • Le terme As-Sāq (السَّاقُ) — Sourate Al-Qalam (68:42) : Ibn Abbās a interprété ce terme, désignant littéralement la « jambe », comme une allusion métaphorique à une épreuve intense (shiddah), loin de toute anthropomorphisation. Rapporté par al-Bukhāri dans son Sahīh (n° 4919) et confirmé par Ibn Kathīr dans son Tafsīr (7/183).

  • Le terme Wajh (الوَجْهُ) — Sourate Al-Baqarah (2:115) : Le Tābi’ī Mujāhid ibn Jabr, disciple direct d’Ibn Abbās, a interprété le « Wajh d’ALLAH » comme « la Qibla d’ALLAH » (qiblat Allāh), soit la direction agréée par Lui. Rapporté par al-Tabarī dans son Jāmi’ al-Bayān (2/538).

  • L’Imam Ahmad ibn Hanbal — Sourate Al-Fajr (89:22) : Le Hāfiz al-Bayhaqī rapporte dans les Manāqib Ahmad (p. 253) que l’Imam a procédé à un Ta’wil détaillé en interprétant la « venue du Seigneur » (وَجَاءَ رَبُّكَ) comme la manifestation de Ses récompenses ou des effets de Sa puissance (āthār qudratihi), non comme une venue physique, ALLAH ta’ālā étant exempt de mouvement, de déplacement et de changement.

  • L’Imam al-Bukhāri — Sourate Al-Qasas (28:88) : Dans son Sahīh (Kitāb al-Tafsīr), il a interprété le « Wajh » du verset (كُلُّ شَىءٍ هَالِكٌ إِلَّا وَجْهَهُ) par la « Royauté » (Mulk) ou la Seigneurie, écartant toute lecture corporaliste.

(Sources : Sahīh al-Bukhāri, n° 4919 ; al-Tabarī, Jāmi’ al-Bayān, éd. Ahmad Shākir, vol. 2, p. 538 ; al-Bayhaqī, Manāqib Ahmad, p. 253.)

La position des savants du Maroc sur le Ta’wil

Le Maroc constitue l’un des bastions historiques de la doctrine Ash’arite-Mālikite, au sein de laquelle le Ta’wil occupe une place méthodologique centrale. Les grandes figures de l’ijtihad et de l’enseignement théologique marocain ont, génération après génération, défendu la légitimité — voire la nécessité — du Ta’wil contre les dérives anthropomorphistes. Leur contribution s’inscrit dans une continuité ininterrompue depuis l’époque mérinide jusqu’à l’ère contemporaine.

  1. L’Imam Abū ‘Imrān al-Fāsī (m. 430 H / 1039 M) Grand juriste mālikite originaire de Fès, élève de al-Qābisī et maître de l’école de Kairouan, Abū ‘Imrān al-Fāsī a fermement ancré la méthode Ash’arite dans le Maghreb occidental. Dans ses enseignements transmis par ses élèves et rapportés dans les Tabaqāt d’al-Qādī ‘Iyād (Tartīb al-Madārik, 7/51), il insistait sur la nécessité de préserver la Tanzīh et récusait toute lecture littérale des attributs divins pouvant induire à la tashbīh. Sa méthode pose les jalons d’une tradition marocaine du Ta’wil rigoureusement fondée.

  2. Le Qādī ‘Iyād al-Yahhsubī (m. 544 H / 1149 M) Natif de Ceuta (Sabta), le Qādī ‘Iyād est l’une des sommités intellectuelles du Maghreb et d’al-Andalus. Dans son œuvre monumentale al-Shifā’ bi-Ta’rīf Huqūq al-Mustafā (partie I, chapitre sur les attributs divins), il établit clairement que les textes ayant une apparence d’anthropomorphisme doivent être compris selon la méthode du Ta’wil ou du tafwīd, conformément à la règle fondamentale de la Tanzīh. Dans le Tartīb al-Madārik, il répertorie les positions des maîtres marocains et andalous qui pratiquaient le Ta’wil des mutashābihāt, consolidant ainsi son autorité normative dans la tradition sunnite maghrébine.

(Source : al-Qādī ‘Iyād, al-Shifā’, Dār al-Fikr, Beyrouth, vol. 1, p. 113–127 ; Tartīb al-Madārik, éd. Wuzārat al-Awqāf al-Maghribiyya, vol. 7, p. 51 et suiv.)

  1. L’Imam Muhammad ibn Yūsuf al-Sanūsī al-Tilimsānī (m. 895 H / 1490 M) Bien que natif de Tlemcen, al-Sanūsī est la figure théologique la plus influente du Maghreb méditerranéen et son œuvre imprègne profondément l’enseignement de Fès et des zaouïas marocaines. Dans son Umm al-Barāhīn et son commentaire al-Manzūma al-Sanūsiyya, il déclare :

    وإن جاء بظاهر التشبيه وجب تأويله صوناً للعقيدة عن التجسيم والتشبيه « Si [un texte] présente en apparence une signification anthropomorphiste, son Ta’wil devient obligatoire afin de préserver la croyance de la corporéisation (tajsīm) et de l’assimilation [de Dieu à Sa création] (tashbīh). »

    Al-Sanūsī établit que les attributs divins physiques (yad, wajh, sāq, istiwa’) ne peuvent être entendus dans leur sens littéral, et que le savant est tenu de procéder au Ta’wil tafsilī (détaillé). Son traité est enseigné jusqu’à ce jour dans les madrasas marocaines (Qarawiyyīn, Dar al-Hadīth al-Hassaniyya) comme texte de référence en ‘Aqīda.

(Source : Muhammad al-Sanūsī, Umm al-Barāhīn avec commentaire, éd. Mustafā al-Bājūrī, al-Maktaba al-Azhariyya, p. 48–63.)

  1. Muhammad ibn Ahmad al-Masnāwī al-Dilā’ī (m. 1136 H / 1723 M) Savant de la Zāwiya Dilā’iyya (région de Khénifra), al-Masnāwī est l’auteur du Dawha al-Mushta’ila min adkiya’ al-Mā’ila, recueil biographique des savants du Maroc. Dans ses écrits en ‘Aqīda (Bibliothèque Royale de Rabat, ms. n° 4821), il réaffirme la position Ash’arite sur le Ta’wil des attributs et critique explicitement les tendances « hashwiyya » (littéralistes grossières) qui conduisent à la tashbīh. Sa Risāla fī Tanzīh Allāh ‘an al-Jihā constitue une synthèse claire de la tradition marocaine sur ce point.

  2. L’Imam Muhammad ‘Abd al-Hayy al-Kattānī al-Fāsī (m. 1382 H / 1962 M) Grand muhaddith et juriste fassi, al-Kattānī a consacré plusieurs risālas à la défense de la méthode Ash’arite en matière d’interprétation des attributs divins. Dans son Fahrast al-Fahāris (répertoire bibliographique), il cite abondamment les ouvrages de la tradition marocaine sur le Ta’wil et insiste sur le fait que la méthode dominante dans les universités religieuses marocaines a toujours été celle du Ta’wil ash’arite, non la méthode du tafsīr harfī (littéraliste) importée du Mashreq wahhābite.

(Source : al-Kattānī, Fahrast al-Fahāris, éd. Ihsān Abbās, Dār al-Gharb al-Islāmī, Beyrouth, 1982, vol. 1, p. 34-47.)

En résumé, la tradition marocaine présente une continuité doctrinale remarquable : de l’époque mérinide à nos jours, le recours au Ta’wil des textes mutashābih a constitué la norme savante ininterrompue, transmise dans les mosquées, les zaouïas et les madrasas du pays, en parfaite harmonie avec la méthode des grands imams de la Sunna.

La mise en garde contre l’anthropomorphisme (Tashbīh)

L’insistance des mouvements littéralistes à prendre les textes au sens physique, tout en prétendant nier la « modalité » (kayf), mène inévitablement à l’attribution de caractéristiques créées à ALLAH, alors qu’ALLAH, soubhanahou wa ta’ālā, n’est pas limité par des organes ni par une forme. Cette posture fut rejetée par les maîtres de la Sunna dans leur ensemble.

L’Imam al-Sanūsī a clairement établi que le fait de s’en tenir aux sens apparents sans discernement est une voie ouverte vers la mécréance (kufr). Il réfutait avec vigueur ceux qui attribuaient à ALLAH une direction ou une localisation spatiale, rappelant que la méthode des gens de la Sunna consiste à maintenir la transcendance absolue (Tanzīh) conformément au verset coranique :

Nul n’est semblable à Lui, et Il est Celui qui entend tout, Celui qui voit tout. (Sourate Al-Shura, 42:11)

Cette mise en garde est unanimement partagée par les savants marocains susmentionnés, qui ont tous insisté sur le fait que la ligne de démarcation entre l’Ash’arisme sunnite et les mouvements anthropomorphistes réside précisément dans l’usage rigoureux et méthodique du Ta’wil.

Conclusion

L’examen des sources classiques démontre que le rejet du Ta’wil sous couvert de suivre les Salaf est une posture intellectuellement inconsistante et historiquement intenable. Les grandes figures du droit et de la théologie islamique — qu’il s’agisse des Compagnons du Prophète Mouhammed ﷺ, que ALLAH l’élève davantage en grade, des Tābi’īn, des imams des quatre madhāhib, ou des sommités de la tradition marocaine — ont toutes pratiqué le Ta’wil des mutashābihāt comme un outil indispensable à la préservation de la Tanzīh divine, ALLAH ta’ālā étant exempt de toute ressemblance avec Ses créatures.

La tradition savante marocaine, héritière directe de la méthode Ash’arite transmise par les grandes institutions (Qarawiyyīn de Fès, Dar al-Hadīth al-Hassaniyya de Rabat, zaouïas Tijaniyya, Darqāwiyya et Boutchichiyya), constitue en ce sens une référence vivante et continue, dont l’enseignement sert de rempart contre les dérives anthropomorphistes qu’alimentent certains courants contemporains issus de la péninsule arabique.

Que la paix et le salut soient sur le Messager d’ALLAH, Mouhammed ﷺ, sur ses compagnons et sur tous ceux qui suivent fidèlement sa voie jusqu’au Jour du Jugement. Que la louange soit à ALLAH, le Seigneur des mondes, Exalté et Transcendant au-dessus de toute ressemblance avec Ses créatures.

Références bibliographiques principales

  • Ahmad ibn Hanbal, al-Musnad, éd. Shu’ayb al-Arna’ūt, Mu’assasat al-Risāla, n° 2397.

  • Ibn Hajar al-‘Asqalani, Fath al-Bari, Dār al-Ma’rifa, Beyrouth, vol. 1, p. 170.

  • al-Tabarī, Jami’ al-Bayan, éd. Ahmad Shakir, Mu’assasat al-Risala, vol. 2.

  • al-Bayhaqī, Manāqib al-Imam Ahmad, éd. Zāhid al-Kawthari, al-Maktaba al-Azhariyya.

  • al-Qādī ‘Iyād, al-Shifā’ bi-Ta’rīf Huqūq al-Mustafā, Dār al-Fikr, Beyrouth.

  • al-Qādī ‘Iyād, Tartīb al-Madārik, éd. Wuzārat al-Awqāf al-Maghribiyya, Rabat.

  • Muhammad al-Sanūsī, Umm al-Barāhīn avec commentaire, éd. Mustafā al-Bājūrī.

  • Muhammad ‘Abd al-Hayy al-Kattānī, Fahrast al-Fahāris, éd. Ihsān Abbās, Dār al-Gharb al-Islāmī, Beyrouth, 1982.

  • Ibn Kathīr, Tafsīr al-Qur’ān al-‘Azīm, éd. Sami al-Salama, Dar Tayyib, Riyad, vol. 7.