Les Attributs d’Allah selon les savants Ash’arites marocains — Étude académique
Les Attributs d’Allah constituent l’un des sujets les plus profonds et les plus précis de la science du Tawhid (la croyance islamique). Les savants Ash’arites du Maghreb leur ont accordé une attention toute particulière au fil des siècles, leur consacrant des ouvrages spécifiques, les intégrant dans les poèmes dogmatiques (Mandhoumat) et les enseignant dans les cercles de transmission du savoir. Cette recherche met en lumière la méthodologie Ash’arite dans l’établissement de ces Attributs telle qu’elle a été appliquée par les savants marocains, en se référant à leurs propres paroles et textes à ce sujet.
L’école Ash’arite et les Attributs divins — Cadre général
L’Imam Abou l-Hasan Al-Ash’ari (mort en 324 de l’Hégire) a fondé sa méthodologie dogmatique sur la voie du juste milieu, entre l’assimilationnisme (Tashbih) et la négation des attributs (Ta’til). Il a ainsi affirmé pour Allah les Attributs mentionnés dans le Coran et la Sounnah, tout en niant catégoriquement toute ressemblance avec les créatures. Les savants Ash’arites ont divisé les Attributs divins en trois catégories principales :
1. L’Attribut de l’Essence (Sifah Nafsiyyah) : L’Existence (Al-Woujoud), et pour certains, l’Exemption de fin (Al-Baqa’).
2. Les Attributs privatifs (Sifat Salbiyyah) : Ils comprennent l’Exemption de début (Al-Qidam), l’Exemption de fin (Al-Baqa’), la non-ressemblance aux créatures (Al-Moukalafah lil-Hawadith), le non-besoin absolu (Al-Qiyam bin-Nafs), et l’Unicité (Al-Wahdaniyyah).
3. Les Attributs de sens (Sifat al-Ma’ani) : Ils sont au nombre de sept : La Vie (Al-Hayat), la Science (Al-‘Ilm), la Puissance (Al-Qoudrah), la Volonté (Al-Iradah), l’Ouïe (As-Sam’), la Vue (Al-Basar) et la Parole (Al-Kalam).
Il a été établi chez la majorité des savants Ash’arites (Moutakallimoun) que les attributs qu’il est rationnellement obligatoire d’affirmer à Allah sont au nombre de vingt attributs, auxquels s’opposent vingt attributs impossibles à Son sujet, ainsi qu’une chose rationnellement possible.
L’ancrage de l’école Ash’arite au Maghreb
L’école Ash’arite a pénétré le Maghreb par la voie de l’Andalousie, puis s’est renforcée avec l’arrivée des écrits de ses figures de proue telles qu’Abou Bakr Al-Baqillani (mort en 403 H.) et Ibn Fourak (mort en 406 H.), sans oublier l’impact immense de l’Imam Abou Hamid Al-Ghazali (mort en 505 H.) pour son enracinement dans les cœurs. Les dynasties Mérinide, puis Saadienne et Alaouite ont officiellement adopté cette doctrine, qui s’est ainsi établie dans les écoles, les Zawiyas et les mosquées.
Paroles des savants marocains Ash’arites sur les Attributs
1. L’Imam Ibn Ajourroum Al-Masmoudi (mort en 723 H.)
Auteur de la célèbre « Al-Ajourroumiyyah » en grammaire arabe, il comptait parmi les savants de Fès dévoués à la croyance Ash’arite. Bien qu’il soit surtout connu pour la langue, il a grandi dans un environnement purement Ash’arite affirmant qu’Allah a pour attributs les sept attributs de sens et les attributs de perfection, et qu’Il est exempté des organes, des membres et de la localisation dans les directions.
2. L’Imam Mouhammed bin Youssouf As-Sanousi At-Tilmisani (mort en 895 H.)
Bien qu’originaire de Tlemcen, son influence au Maroc fut immense et indéniable ; ses textes sont enseignés dans les écoles marocaines jusqu’à ce jour. Il est l’auteur de « Oumm al-Barahin » (connue sous le nom de Al-‘Aqidah As-Sanousiyyah), que les savants marocains ont expliquée à travers des centaines de commentaires et d’annotations. Il a dit au sujet des attributs obligatoires d’Allah :
« يجب في حقه تعالى الوجودُ والقِدَمُ والبقاءُ ومخالفةُ الحوادث والقيامُ بالنفس والوحدانيةُ والحياةُ والعلمُ والقدرةُ والإرادةُ والسمعُ والبصرُ والكلامُ » (Il est un devoir rationnel concernant Allah d’y croire en l’Existence, l’Exemption de début, l’Exemption de fin, la non-ressemblance aux créatures, le non-besoin absolu, l’Unicité, la Vie, la Science, la Puissance, la Volonté, l’Ouïe, la Vue et la Parole).
Il a précisé dans son explication que l’affirmation de ces attributs n’implique aucune assimilation (Tashbih), car ce sont des attributs dignes de lui, totalement différents des caractéristiques des créatures.
3. Le Cheikh Mouhammed As-Saghir Ifran (mort en 1155 H.)
Historien et savant de Fès, auteur de « Safwat man intashar », il fut l’un des fervents défenseurs de l’école Ash’arite dans la croyance. Il a affirmé dans ses ouvrages que les savants du Maghreb ont fait l’unanimité sur la voie d’Al-Ash’ari concernant les Attributs, et que quiconque la contredit est considéré comme s’écartant de la voie droite à suivre.
4. L’Imam Mouhammed bin Ali As-Sanhaji Ash-Sharif At-Tilmisani (mort en 771 H.)
L’un des commentateurs les plus éminents de « Al-‘Aqidah Al-Ash’ariyyah » dans la région maghrébine. Il s’est longuement étendu sur la question de l’attribut de la Parole divine en distinguant :
La Parole propre à Son Être (Al-Kalam An-Nafsi) : Elle est un attribut de l’Être d’Allah, exempte de début (éternelle), et ne se qualifie ni par des lettres ni par des sons.
La parole verbale (Al-Kalam Al-Lafdhi) : C’est l’expression qui indique ce sens propre à l’Être, et qui, quant à elle, est créée avec ses lettres et ses sons.
Cette distinction est le cœur même de la position Ash’arite concernant l’attribut de la Parole.
5. L’Imam Abdallah bin Ibrahim Al-Alawi Ash-Shinqiti (mort en 1233 H.)
Bien qu’il fasse partie des savants de Mauritanie, son lien avec le Maroc était fort et solide. Il a dit dans son poème dogmatique :
« وكلّ ما يوهم التشبيها — فنزّهنّه تنزيهاً مضيّاً » (Et tout ce qui laisse imaginer une assimilation — alors exempte-L’en d’une exemption lumineuse).
Ceci fait référence à la règle des Ash’arites qui consiste à faire l’interprétation (Ta’wil) des textes à sens non explicite (Moutashabih) ou à en laisser le sens absolu à Allah (Tafwid de la modalité), tout en affirmant le sens originel adéquat.
6. Le Cheikh Mouhammed Al-Mahdi Al-Fasi (mort en 1109 H.)
Éminent savant de Fès, comptant parmi les plus grands vérificateurs de son époque. Il a statué dans ses annotations :
« الصفة عند الأشعرية ليست عين الذات ولا غيرها على الإطلاق، بل هي قائمة بها قياماً لا يقتضي التركيب ولا الانفصال » (L’attribut, chez les Ash’arites, n’est pas l’Essence elle-même ni tout à fait autre chose dans l’absolu ; il s’agit plutôt d’un attribut de l’Essence d’une manière qui n’implique ni composition ni séparation).
Ceci est la position d’Abou l-Hasan Al-Ash’ari concernant l’attribution des Attributs à l’Essence, contrairement aux Mou’tazilites qui ont totalement nié les Attributs, et contrairement aux assimilationnistes (Mouchabbihah) qui les ont rendus semblables aux caractéristiques des créatures.
7. Le Cheikh Ahmad bin Idris Al-Fasi (mort en 1253 H.)
Fondateur de la Tariqah Idrissiyyah, il a été l’élève des plus grands savants du Maroc et d’Al-Azhar. Il a confirmé dans ses correspondances scientifiques que la croyance des Ash’arites est :
« إثبات الصفات السبع المعنوية لله تعالى على وجه يليق بكماله، مع نفي التكييف والتمثيل والتعطيل جملةً وتفصيلاً » (L’affirmation des sept attributs de sens pour Allah d’une manière digne de Sa perfection, tout en niant le « comment » (Takiyyf), la similitude et la négation des attributs, dans leur globalité comme dans leurs détails).
8. Le Cheikh Mouhammed bin Al-Hasan Al-Hajwi Ath-Tha’alibi Al-Fasi (mort en 1376 H.)
Ministre marocain de la Justice et savant encyclopédique, auteur de « Al-Fikr As-Sami fi Tarikh Al-Fiqh Al-Islami ». Il a mentionné dans ses ouvrages que l’école Ash’arite concernant les Attributs repose sur deux piliers : Le premier : L’affirmation des Attributs de perfection d’une manière digne de Lui. Le second : L’Exemption absolue (Tanzih) de tout ce qui laisserait imaginer une imperfection ou une ressemblance avec les créatures.
Il a dit, qu’Allah lui fasse miséricorde :
« عقيدة السلف والأشاعرة واحدة في المآل، غير أن الأشاعرة بسطوا ما أجمله السلف، وفصّلوا ما أشار إليه، ردّاً على المبتدعة في عصورهم » (La croyance des Salafs et celle des Ash’arites sont ultimement les mêmes, si ce n’est que les Ash’arites ont explicité ce que les Salafs avaient formulé de façon globale, et ont détaillé ce à quoi ils faisaient allusion, afin de réfuter les innovateurs de leurs époques).
Les poèmes dogmatiques Ash’arites au Maroc
Les savants marocains ont accordé une grande importance à la mise en poésie de la croyance Ash’arite sur les Attributs afin d’en faciliter la mémorisation et l’enseignement. Parmi les plus célèbres, on trouve :
« As-Soullam Al-Mounawraq » de Abd ar-Rahman Al-Akhdari (mort en 953 H.) : Bien qu’il fut algérien, son œuvre s’est largement répandue au Maroc, et inclut l’affirmation des Attributs Ash’arites.
« Jawharat At-Tawhid » d’Al-Laqqani (mort en 1041 H.) : Elle a été commentée par des dizaines de savants marocains qui ont fait de leurs annotations sur les Attributs une référence pour distinguer le vrai du faux.
« Al-Kharidah Al-Bahiyyah » d’Ad-Dardir (mort en 1201 H.) : Elle est enseignée dans les Zawiyas et écoles marocaines, et établit les vingt Attributs Ash’arites ainsi que leurs contraires.
Les questions divergentes auxquelles les Marocains ont prêté une attention particulière
a) La question de l’attribut de l’Istiwa et de la direction (Jiha)
Les savants Ash’arites du Maghreb ont adopté une position catégorique face à l’attribution d’une direction à Allah : ils l’ont niée de façon absolue. Ils ont interprété (Ta’wil) l’Istiwa par la domination (Istawla) et la préservation, ou ont laissé le sens absolu à Allah (Tafwid) tout en exemptant Allah de l’incarnation ou du fait d’occuper un endroit (Makan). C’est ce qu’a expressément déclaré l’érudit Ahmad bin Ajiba Al-Hassani (mort en 1224 H.) lorsqu’il a dit :
« الله منزّه عن الجهات الست والأحياز والمقادير والأبعاد » (Allah est exempt des six directions, des emplacements, des dimensions et des distances).
b) La question de la Parole divine et du Coran
Les Ash’arites marocains ont affirmé que le Coran, en tant que Parole propre à l’Être d’Allah (Kalam Nafsi), est exempt de début et éternel. Quant aux termes et aux lettres, ils sont créés en tant qu’expressions indiquant cette Parole.Ils ont traité cette question pour répondre aux assimilateurs (المشبهة (Al-Mouchabbihah)) d’une part, et aux Mou’tazilites d’autre part.
c) La question des attributs dits informatifs (La Yad, le Wajh et l’Ayn)
La majorité des Ash’arites marocains tardifs ont préféré recourir à l’interprétation (Ta’wil) pour ces attributs. Ils ont interprété Yad par la Puissance ou la Grâce, le Wajh par l’Être, et l’Ayn par la préservation et la protection. En effet, les prendre au sens littéral (physique) mènerait à l’anthropomorphisme (Tajsim), ce qui est catégoriquement rejeté par la raison et par la Loi religieuse.
La position concernant le Ta’wil et le Tafwid
Les savants marocains Ash’arites se sont divisés en deux groupes quant à l’approche des textes à sens non explicite (Moutashabihat) :
Le premier groupe — Les partisans du Ta’wil (l’interprétation détaillée) : Ils constituent la majorité. Ils estiment qu’il faut détourner le terme de son sens littéral apparent pour lui donner un autre sens digne d’Allah, en s’appuyant sur les preuves rationnelles qui établissent l’impossibilité de l’anthropomorphisme au sujet d’Allah.
Le second groupe — Les partisans du Tafwid (laisser le sens absolu à Allah) : Ils affirment le mot tel qu’il est venu en s’en remettant à Allah pour le sens visé, tout en exemptant Allah du sens physique. Ils s’appuient sur la méthode des pieux prédécesseurs (Salafs) qui s’abstenaient de s’aventurer dans ces détails.
La voie la plus célèbre dans l’école Ash’arite marocaine est la combinaison des deux : Exempter de tout sens physique (Tanzih) et s’en remettre à Allah pour la modalité (Tafwid al-Kayfiyyah).
Conclusion
Les savants marocains Ash’arites ont constitué un prolongement solide de l’école dogmatique Ash’arite. Ils ont enrichi la question des Attributs divins avec des commentaires exhaustifs, des annotations précises et des poèmes accessibles, alliant la rigueur scientifique au souci de préserver la croyance de toute glissade vers l’assimilationnisme d’une part, ou la négation des attributs d’autre part. Les ouvrages tels que Oumm Al-Barahin d’As-Sanousi, Jawharat At-Tawhid et Al-Kharidah Al-Bahiyyah sont restés les références fondamentales vers lesquelles l’étudiant en sciences islamiques marocain se tourne jusqu’à nos jours. Cela prouve que l’Ash’arisme n’était pas une simple doctrine théologique importée, mais qu’elle est devenue une composante authentique de l’identité scientifique et culturelle du Maghreb islamique.
Sources et références principales :
Oumm Al-Barahin — Mouhammed bin Youssouf As-Sanousi
Jawharat At-Tawhid — Ibrahim Al-Laqqani (avec ses commentaires marocains)
Al-Fikr As-Sami — Mouhammed Al-Hajwi Ath-Tha’alibi Al-Fasi
Mawssou’at A’lam Al-Maghrib (Encyclopédie des figures du Maghreb) — Mouhammed Hajji et autres
Tarikh Al-Madhhab Al-Ash’ari fil-Maghrib (Histoire de l’école Ash’arite au Maghreb) — Abd Al-Majid As-Saghir
Al-‘Aqidah Al-Ash’ariyyah: Nash’atouha wa Tatawwourouha — Mouhammed Abou l-Yousr Abidine
