La Qualité de l’Autarcie (Qiyâm bi-nafsihî)
Dans la doctrine ach’arite malikite au Maghreb et en Andalousie
La qualité de « l’autarcie » (Qiyâm bi-nafsihî) est l’une des vingt qualités négatives sur lesquelles les théologiens ach’arites se sont accordés. Les savants du Maghreb et d’Al-Andalus, issus des gens de la Sunna, de l’école malikite ach’arite, se sont appliqués à la définir et à la détailler dans le cadre de leur méthode d’enseignement de la doctrine à travers des systèmes et des textes pédagogiques destinés au public et aux étudiants. Cette étude aborde la signification de cette qualité, sa preuve rationnelle, ainsi que les paroles des savants à son sujet telles qu’elles figurent dans leurs sources originales.
Signification de la qualité de l’autarcie
L’autarcie chez les ach’arites est une qualité négative, dans le sens où elle n’établit pas une signification existentielle ajoutée à l’Essence, mais nie au sujet de Allah, Le Tout-Puissant, deux attributs d’imperfection : le besoin d’un support dans lequel Il résiderait (à l’instar des caractéristiques du monde ou des contingences qui résident dans leurs supports), et le besoin d’un déterminant qui Le spécifierait par l’existence plutôt que par le néant. En d’autres termes : c’est l’indépendance absolue de Allah, Le Tout-Puissant, vis-à-vis de tout ce qui est autre que Lui, une indépendance essentielle qui n’est tirée d’aucun autre.
L’Imam Abou Abdallah Mouhammed ﷺ ibn Youssef as-Sanoussi (décédé en 895 H), l’un des plus éminents imams ach’arites du Maghreb, l’a définie dans son texte célèbre « Oumm al-Barâhîn », où il a compté l’autarcie parmi les vingt qualités obligatoires de Allah, Le Tout-Puissant, en disant : « Et parmi ce qui est obligatoire pour notre Maître, Le Tout-Puissant, il y a vingt qualités, à savoir : l’existence, l’antériorité, la pérennité, Sa distinction de ce qui est contingent, Son autarcie — c’est-à-dire qu’Il n’a besoin ni d’un support ni d’un déterminant —, l’unicité… ». As-Sanoussi a également précisé que l’impossibilité de l’absence d’autarcie signifie qu’il serait concevable que Allah, Le Tout-Puissant, soit un attribut résidant dans un support, ou ayant besoin d’un déterminant qui Le spécifie, ce qui est impossible à Son sujet, Le Tout-Puissant, comme il l’a dit dans le même texte : « De même, il est impossible pour Lui, Le Tout-Puissant, de ne pas être autarcique, en étant un attribut résidant dans un support ou en ayant besoin d’un déterminant ».
Cette signification s’est manifestée dans la parole du Tout-Puissant : { Ô gens, vous êtes les indigents ayant besoin d’Allah, et Allah est Celui qui se suffit à Lui-même, le Digne de louange } [Fatir : 15].
L’Imam al-Tabari explique que les gens sont « ceux qui sont dans le besoin et l’indigence vis-à-vis de leur Seigneur… et Allah est Celui qui n’a nul besoin de votre adoration, ni de votre service, ni de toute autre chose ». [Voir : Jami’ al-Bayan, tome 20, p. 454]. L’Imam al-Qurtubi confirme cette pauvreté ontologique en disant : « C’est-à-dire que vous avez besoin de Lui pour votre subsistance et dans tous vos états » [Al-Jami’ li-Ahkam al-Qur’an, tome 14, p. 337].
L’Imam al-Razi déduit de ce verset des vérités dogmatiques précises dans Mafatih al-Ghayb :
La négation du lieu : Le verset démontre qu’Allah, exalté soit-Il, ne se trouve dans aucun lieu, ni sur le Trône par nécessité ; « car il [le lieu] fait partie du monde, et Allah n’a nul besoin de lui, et Celui qui se passe du lieu ne peut être contenu en un lieu ».
La réfutation du doute sur l’indigence vis-à-vis des Attributs : Certains pourraient imaginer que le fait qu’Allah soit qualifié par la Puissance Le rendrait dépendant de la Puissance (qui serait autre que Lui). La réponse est que les Attributs « ne sont pas extérieurs à la notion de Celui qui est Puissant… et le « monde » est tout ce qui existe en dehors d’Allah avec Ses Attributs » ; ainsi, il n’est pas concevable qu’il y ait une quelconque forme d’indigence dans cette qualification.
La crainte et l’espoir : « Le verset contient à la fois une annonce et un avertissement ; quant à l’avertissement, c’est parce que si Allah anéantissait le monde, cela ne Lui diminuerait rien, et quant à l’annonce, c’est parce que s’Il donnait à toute Sa création, cela ne Lui diminuerait rien » [Mafatih al-Ghayb, tome 25, p. 29].
L’autarcie chez Ibn ‘Achir l’Andalou Fassi
L’un des plus éminents à avoir établi cette qualité au sein des textes maghrébins et andalous est l’Imam Abd al-Wahid ibn Ahmad ibn ‘Ali ibn ‘Achir al-Ansari al-Andalusi al-Fassi (décédé en 1040 H), dans son célèbre système « Al-Mourchid al-Mou’în ‘ala ad-Darouri min ‘Ouloum ad-Din », qui est l’un des textes les plus diffusés au Maghreb pour enseigner simultanément la doctrine ach’arite et le droit malikite.
Ibn ‘Achir a lié la qualité de l’autarcie au principe de l’indépendance divine vis-à-vis de tout ce qui est autre que Lui, et l’a fait figurer comme l’une des huit qualités dérivées de ce principe, aux côtés de l’existence, de l’antériorité, de la pérennité, de la distinction de ce qui est contingent, de l’ouïe, de la vue et de la parole. Il est mentionné dans le commentaire de son texte ce qui suit : « Le résultat de ce qui précède est que Son indépendance, Le Tout-Puissant, vis-à-vis de tout autre que Lui Lui impose huit qualités parmi les qualités obligatoires, à savoir : l’existence, l’antériorité, la pérennité, la distinction de ce qui est contingent, l’autarcie, l’ouïe, la vue et la parole ».
Cet enracinement démontre une méthodologie maghrébine et andalouse distincte dans l’ordonnancement des qualités divines : au lieu de dénombrer les qualités de manière isolée, les savants les ramènent à deux principes généraux : l’indépendance de Allah, Le Tout-Puissant, vis-à-vis de tout autre que Lui, et le besoin de tout autre que Lui envers Lui. De chaque principe, une série de qualités obligatoires est déduite, dont l’autarcie.
La preuve rationnelle de l’obligation de l’autarcie
Les théologiens ach’arites maghrébins se sont accordés sur le fait que la preuve de cette qualité est purement rationnelle, construite sur deux impossibilités :
L’impossibilité qu’Il soit, Le Tout-Puissant, un attribut résidant dans un support : les attributs (tels que le savoir et la puissance) ne subsistent pas par eux-mêmes, mais ont besoin d’un support dans lequel ils résident. Si l’Essence de Allah, Le Tout-Puissant, était un attribut résidant dans un support, elle serait dans le besoin, ce qui contredit le fait que Son existence soit nécessaire par Lui-même.
L’impossibilité de Son besoin, Le Tout-Puissant, d’un déterminant : c’est-à-dire de quelqu’un qui Le ferait passer de l’état de possibilité à l’état de nécessité, ce qui impliquerait qu’Il soit dépendant d’un autre, ce qui est impossible pour l’Être nécessaire par essence.
Les commentateurs de la doctrine ach’arite ont résumé ce sens, affirmant que Son autarcie est « la négation du besoin d’un support et d’un déterminant », et que cette indépendance est une chose obtenue pour Lui, Le Tout-Puissant, par Lui-même, et non par un autre, car « nul autre que Lui n’est un instrument pour Son autarcie, Le Tout-Puissant ; au contraire, Il est, Lui, le Riche par Essence ».
L’impact spirituel et comportemental de la qualité
Les savants du Maghreb et d’Andalousie ne se sont pas limités à aborder cette qualité sous l’angle rationnel démonstratif, mais l’ont liée à ses effets dévotionnels. Ils ont ainsi montré que la connaissance de l’indépendance absolue de Allah, Le Tout-Puissant, et du besoin total de la création envers Lui, impose au serviteur de réaliser la vérité de la servitude : que son adoration envers Allah, Le Tout-Puissant, n’est pas due à un besoin de Allah, Le Tout-Puissant, envers celle-ci, mais à la pauvreté pure du serviteur envers Sa générosité et Ses dons.
Note sur l’intégrité scientifique : L’expression « Par Son autarcie, j’ai atteint la piété » apparaît dans certains écrits contemporains comme une expression de cet impact spirituel de la qualité. Après une recherche approfondie, aucune attribution documentée de cette expression n’a été trouvée dans un texte doctrinal approuvé ou chez un auteur spécifique (ni dans « Jawharat at-Tawhid » d’al-Laqani, ni dans « al-Kharidat al-Bahiyya » d’ad-Dardir, ni dans « Oumm al-Barâhîn » d’as-Sanoussi, ni dans « al-Mourchid al-Mou’în » d’Ibn ‘Achir). Par conséquent, cette expression n’est mentionnée ici qu’à titre de précaution, comme une expression en circulation dans certains écrits contemporains pour ce sens, sans être adoptée comme une parole attribuée à un savant ou à un texte spécifique.
Conclusion Il ressort de cette exploration que la qualité de l’autarcie chez les savants malikites ach’arites du Maghreb et d’Andalousie — au premier rang desquels as-Sanoussi et Ibn ‘Achir — est une qualité négative qui nie le besoin d’un support et d’un déterminant, et qui se déduit du principe de l’indépendance absolue de Allah, Le Tout-Puissant, vis-à-vis de Sa création. Ces savants se sont appliqués à l’établir rationnellement dans leurs textes pédagogiques concis, tout en la liant au comportement spirituel et à la réalisation du sens de la piété.
