L’attribut de la Différence d’avec les Créatures (Al-Mukhâlafatuhu ta’âlâ lil-Ḥawâdith)

Cadre doctrinal : La définition ach’arite

La Mukhālafatou lil-ḥawādith — « la différence d’Allah d’avec les choses créées » — est l’un des attributs négatifs (ṣifât salbiyya) obligatoires. Dans la synthèse classique de l’école ach’arite, elle occupe la quatrième place dans la liste canonique des vingt attributs (al-‘aqîda al-‘Ashriyya), après l’Existence (al-Wujûd), l’Antériorité sans commencement (al-Qidam) et la Subsistance sans fin (al-Baqâ’).

Le principe fondamental : Rien, absolument, ne ressemble à Allah — ni dans Son Essence (dhât), ni dans Ses attributs (ṣifât), ni dans Ses actes (af’âl). Les savants insistent sur le fait que cette différence est totale. Le partage du nom (al-ishtirâk fî al-ism) entre le Créateur et la créature (comme pour l’audition ou la vue) n’implique en rien un partage de la réalité (al-ishtirâk fî al-ḥaqîqa).

Implications théologiques : La transcendance absolue

1. Dieu n’est pas un corps Un corps est défini par une taille, une largeur, une épaisseur, une forme, des couleurs, et le besoin d’un endroit pour exister. Dire que Dieu est un corps est impossible, car cela contredirait Son Unicité. Puisque Dieu est le Créateur des corps, Il ne peut, par définition, être Lui-même un corps.

2. Dieu existe sans endroit ni direction Comme Dieu n’est pas un corps, Il n’est pas limité par un endroit ou une direction. Par conséquent :

  • Les six directions (haut, bas, devant, derrière, droite, gauche) ne Le concernent pas.

  • On ne dit pas que Dieu est « partout », mais qu’Il existe sans endroit.

  • Ceux qui connaissent vraiment Dieu croient qu’Il existe sans ressembler à quoi que ce soit.

Fondements scripturaires

A. Le Coran

1. Le verset-fondement (âyat al-tanzîh) Le verset le plus explicite, cité par l’ensemble des savants du Maghreb et d’al-Andalus, est :

﴾لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ﴿ « Rien ne Lui ressemble, et c’est Lui qui entend tout, qui voit tout » (Sourate al-Shûrâ, verset 11).

Le Qâḍî ‘Iyâḍ, dans son Chifâ’, souligne que ce verset suffit à établir que les termes que la Loi applique conjointement au Créateur et à la créature ne se rejoignent jamais dans leur réalité véritable, car les attributs de l’Éternel diffèrent par nature de ceux du créé.

2. La négation d’équivalence et d’imagination

  • Sur l’égalité : La sourate al-Ikhlâṣ confirme : ﴾وَلَمْ يَكُنْ لَهُ كُفُوًا أَحَدٌ﴿ « Et nul n’est égal à Lui » (v. 4), complétée par l’interdiction d’établir des similitudes (Sourate al-Naḥl, XVI, 74).

  • Sur l’imagination : Le Coran dit : ﴾الـحَمْدُ لِلَّه الَّذِي خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضَ وَجَعَلَ الظُّلُمَاتِ وَالنُّورَ﴿ « Louange à Dieu Qui a créé les cieux et la terre et a donné l’existence aux ténèbres et à la lumière ». Dieu ayant créé la lumière et les ténèbres, Il ne leur ressemble pas. Comme le disent les savants : « Quoi que tu imagines en ton esprit, Dieu en est différent » (mahmâ taṣawwarta bi-bâlika fa-Allâhu bi-khilâfi dhâlika).

B. Le Hadith : L’antériorité absolue

Sur le plan du hadith, les savants citent le rapport authentique (‘Imrân ibn Ḥuṣayn, rapporté par al-Bukhârî) où le Prophète ﷺ répond sur le commencement des choses :

« كَانَ اللهُ وَلَمْ يَكُنْ شَيْءٌ قَبْلَهُ » « Allah était, et rien n’était avant Lui ».

Note de fiabilité : Qu’il soit rapporté comme « rien avant Lui » (qablahu), « rien avec Lui » (ma’ahu) ou « rien en dehors de Lui » (ghayruhu), les commentateurs comme Ibn Ḥajar s’accordent sur la convergence de ces transmissions. Ce hadith établit l’antériorité absolue (al-qidam) et sert de fondement indirect à la mukhâlafa : ce qui n’a d’égal en antériorité ne peut avoir d’égal en essence.

Trajectoire historique chez les savants mâlikites-ach’arites du Maghreb et d’al-Andalus

La formalisation de cet attribut suit un cheminement continu, de la synthèse doctrinale reçue par l’école maghrébo-andalouse jusqu’à sa fixation didactique définitive dans les manuels marocains encore enseignés aujourd’hui.

Al-Qâḍî Abû Bakr al-Bâqillânî (m. 403 h / 1013)

Bien que rattaché à l’origine à Basra, al-Bâqillânî occupe une place à part dans cette généalogie : son autorité doctrinale a été pleinement reçue et intégrée par l’école mâlikite-ach’arite du Maghreb et d’al-Andalus, qui le considèrent comme l’un des piliers fondateurs de leur créance rationnelle. Son ouvrage al-Tamhîd (Tamhîd al-Awâ’il wa Talkhîṣ al-Dalâ’il) établit la démonstration rationnelle du caractère créé de l’univers (ḥudûth al-‘âlam), puis en déduit l’existence d’un Créateur nécessairement différent de Sa création (mukhâlif li-khalqihi) dans Son unicité, Sa vie, Sa science et Sa puissance éternelles.

C’est de cette matrice bâqillânienne — la démonstration de la mukhâlafa par la voie de la contingence des choses créées — que dériveront, deux siècles plus tard, les formulations andalouses puis marocaines de l’attribut.

Abû Bakr ibn al-‘Arabî al-Ma’âfirî al-Andalusî (m. 543 h / 1148)

Cadi de Séville, disciple direct d’al-Ghazâlî lors de son séjour en Orient, Ibn al-‘Arabî consacre à cet attribut un développement structurel et non plus seulement démonstratif : dans son ouvrage de kalâm al-Amad al-Aqṣâ fî Sharḥ Asmâ’ Allâh al-Ḥusnâ wa Ṣifâtihi al-‘Ulâ, calqué sur le modèle du al-Maqṣad al-Asnâ d’al-Ghazâlî, il ouvre délibérément son exposé des Noms divins par les « Noms de transcendance » (asmâ’ al-tanzîh) — placés avant les « Noms d’affirmation » (asmâ’ al-ithbât) — au motif que la formule même du tawḥîd, « Nul dieu si ce n’est Allah », commence par la négation avant l’affirmation. La mukhâlafa y est ainsi érigée en porte d’entrée méthodologique de tout le discours sur les Noms et Attributs divins : on ne peut affirmer un Nom de Dieu qu’après avoir écarté toute lecture qui Lui assimilerait une réalité créée.

Note de fiabilité : cette référence corrige et précise celle qui figurait dans une version antérieure de cette étude, où l’ouvrage cité — al-‘Awâṣim min al-Qawâṣim — n’est pas le texte kalâmique pertinent d’Ibn al-‘Arabî pour cet attribut ; l’al-Amad al-Aqṣâ, consacré spécifiquement aux Noms et Attributs, l’est.

Le Qâḍî ‘Iyâḍ ibn Mûsâ al-Yaḥṣubî (m. 544 h / 1149)

Originaire de Ceuta et cadi de Grenade, figure andalouse-maghrébine par excellence, le Qâḍî ‘Iyâḍ consacre, dans son al-Chifâ’ bi-Ta’rîf Ḥuqûq al-Muṣṭafâ, un chapitre entier — intitulé « Rappel touchant les attributs du Créateur et de la créature » — à la démonstration de cette différence absolue. Il y pose le principe suivant :

Allah, dans Son Unicité, Sa souveraineté, Son royaume, Ses plus beaux Noms et Ses attributs les plus élevés, ne ressemble à aucune de Ses créatures, et rien de Ses créatures ne Lui ressemble ; et ce que la Loi révélée applique conjointement au Créateur et à la créature ne se rejoint jamais dans la réalité véritable, car les attributs de l’Éternel diffèrent de ceux du créé — de même que Son Essence ne ressemble à aucune essence, de même Ses attributs ne ressemblent à aucun attribut créé, les attributs des créatures ne pouvant se séparer des accidents et des finalités contingentes, dont Allah est absolument exempt.

Formulation rendue en synthèse fidèle du texte du Qâḍî ‘Iyâḍ (Chifâ’, chapitre « Istidrâk fî ṣifât al-khâliq wal-makhlûq ») ; citation à distinguer, selon la méthodologie de cette série, d’une traduction verbatim strictement littérale.

Le Qâḍî ‘Iyâḍ y cite également, en la faisant sienne, la formule attribuée à Abû al-Ma’âlî al-Juwaynî selon laquelle celui qui s’arrête sur un objet atteint par sa pensée sombre dans l’assimilation (tachbîh), celui qui s’arrête sur la seule négation sombre dans l’annihilation (ta’ṭîl), et que seul celui qui affirme l’existence d’Allah tout en reconnaissant l’incapacité de saisir Sa réalité véritable réalise l’unicité authentique (tawḥîd).

Abû ‘Amr ‘Uthmân al-Salâlijî al-Fâsî (m. 574 h / 1178)

Théologien et soufi originaire de la région de Fès, formé sur le Kitâb al-Irshâd d’al-Juwaynî, al-Salâlijî occupe une place charnière dans l’histoire religieuse du Maroc : les historiographes lui attribuent le basculement des habitants de Fès d’une créance littéraliste, exposée au risque du tachbîh (assimilation anthropomorphique), vers la créance ach’arite — au point d’être désigné comme celui qui « sauva les gens de Fès de l’anthropomorphisme » (munqidh ahl Fâs min al-tajsîm).

Sa ‘Aqîda al-Burhâniyya, rédigée à l’origine pour son élève andalouse Khayrûna, devient le manuel de référence de l’enseignement acharite au Maghreb pendant plusieurs siècles, avant d’être supplantée par l’Umm al-Barâhîn d’al-Sanûsî. Or l’ordre même de son exposé y est significatif : après avoir établi l’Existence, l’Antériorité sans commencement et la Subsistance par soi du Créateur, elle enchaîne directement sur la démonstration scripturaire de Sa différence d’avec les créatures, en prenant pour fondement le verset laysa ka-mithlihi shay’ (al-Shûrâ, 11) — le même verset-fondement retenu par le Qâḍî ‘Iyâḍ une génération plus tôt.

Note de fiabilité : la date de décès d’al-Salâlijî est donnée par les sources tantôt comme 564 h, tantôt comme 574 h ; les deux versions sont attestées dans la tradition biographique maghrébine sans qu’un tranchage définitif ne s’impose.

Abû ‘Abd Allâh Muḥammad ibn Yûsuf al-Sanûsî (m. 895 h / 1490)

Savant de Tlemcen, al-Sanûsî donne à l’attribut sa formulation démonstrative la plus rigoureuse et la plus diffusée dans l’ensemble du Maghreb, dans sa célèbre ‘Aqîda connue sous le nom d’Umm al-Barâhîn (« la Mère des démonstrations »). Il y énonce la preuve rationnelle de l’obligation de cet attribut dans les termes suivants :

وَأَمَّا بُرْهَانُ وُجُوبِ مُخَالَفَتِهِ تَعَالَى لِلْحَوَادِثِ فَلِأَنَّهُ لَوْ مَاثَلَ شَيْئًا مِنْهَا لَكَانَ حَادِثًا مِثْلَهَا، وَذَلِكَ مُحَالٌ لِمَا عَرَفْتَ مِنْ وُجُوبِ قِدَمِهِ تَعَالَى وَبَقَائِهِ

« Quant à la démonstration de l’obligation de Sa différence, exalté soit-Il, d’avec les choses créées : c’est que s’Il ressemblait en quoi que ce soit à l’une d’elles, Il serait créé comme elle — ce qui est impossible, puisqu’il a été établi que Son antériorité sans commencement et Sa subsistance sans fin Lui sont obligatoires. »

Cette démonstration, dite brahân al-tamâthul (démonstration par la ressemblance), deviendra le socle de l’enseignement de l’attribut dans l’ensemble des écoles du Maghreb, du fait de la diffusion considérable de l’Umm al-Barâhîn dans le cursus traditionnel mâlikite.

‘Abd al-Wâḥid ibn ‘Âchir (m. 1040 h / 1631) et le commentaire d’al-Mayyâra (m. 1072 h / 1662)

La fixation didactique définitive de l’attribut au Maroc intervient avec le Murshid al-Mu’în ‘alâ al-Ḍarûrî min ‘Ulûm al-Dîn d’Ibn ‘Âchir de Fès, poème encore mémorisé aujourd’hui dans l’enseignement traditionnel marocain (madâris ‘atîqa). L’auteur y résume l’attribut en un demi-vers :

وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ  ***  وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ

« Et Sa différence d’avec Sa création, sans aucun exemple ; et l’unicité de l’Essence, de l’attribut et de l’acte. »

Le commentaire de Muḥammad ibn Aḥmad al-Mayyâra (al-Durr al-Thamîn) glose ce vers en précisant que rien des choses créées ne Lui ressemble, exalté soit-Il, ni dans Son Essence, ni dans Ses attributs, ni dans Ses actes — reprenant ainsi, sept siècles après al-Bâqillânî et cinq siècles après le Qâḍî ‘Iyâḍ, la même formule tripartite (dhât / ṣifât / af’âl) qui traverse toute cette tradition.

Les preuves rationnelles (‘adilla ‘aqliyya)

La démonstration par la ressemblance (burhân al-tamâthul)

Structure syllogistique retenue par l’ensemble de l’école : si Allah ressemblait à une chose créée, Il serait Lui-même créé comme elle ; or Il a été rationnellement établi qu’Il est éternel sans commencement (qadîm) et subsistant sans fin (bâqî) ; il est donc impossible qu’Il ressemble à une chose créée. Par contraposition : Allah est nécessairement différent de toute chose créée.

La règle du statut commun des semblables (qâ’idat ḥukm al-amthâl)

Principe complémentaire, formulé par les commentateurs postérieurs : « le statut des choses semblables, en matière d’obligation, d’impossibilité et de possibilité, est un seul et même statut. » Si Allah ressemblait aux choses créées, Il devrait partager avec elles ce qui leur est obligatoire — à savoir le caractère créé (al-ḥudûth) et le besoin d’autrui (al-iftiqâr) — ce qui reviendrait à réunir en une seule réalité deux contraires : l’éternité et le caractère créé. Or la réunion de deux contraires est rationnellement impossible.

Conclusion

De al-Bâqillânî à Ibn ‘Âchir et al-Mayyâra, en passant par Ibn al-‘Arabî al-Andalusî, le Qâḍî ‘Iyâḍ, al-Salâlijî et al-Sanûsî, la doctrine de la mukhâlafatuhu ta’âlâ lil-ḥawâdith présente, chez les savants mâlikites-ach’arites du Maghreb et d’al-Andalus, une remarquable continuité de contenu — la formule tripartite dhât / ṣifât / af’âl et le même verset-fondement laysa ka-mithlihi shay’ — sur fond d’une diversification des modes d’exposition : démonstration rationnelle savante chez al-Bâqillânî, architecture méthodologique des Noms divins chez Ibn al-‘Arabî, synthèse doctrinale nourrie de soufisme chez le Qâḍî ‘Iyâḍ, manuel scolaire fondateur de l’ach’arisme marocain chez al-Salâlijî, formalisation syllogistique chez al-Sanûsî, fixation mnémotechnique chez Ibn ‘Âchir. Cette trajectoire, qui court du Ve au XIe siècle de l’Hégire, illustre la manière dont l’école maghrébo-andalouse a su recevoir, affiner puis transmettre jusqu’à l’enseignement traditionnel contemporain un attribut central de la transcendance divine.