Les Tarjīḥāt d’al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd et al-Māzarī.
Tarjīḥ est le nom donné en terminologie juridique islamique à l’opération intellectuelle consistant à choisir, parmi les avis multiples rapportés au sein d’une école, celui qui mérite d’être retenu comme référence (rājiḥ). Cette pratique s’est révélée indispensable pour le madhhab malikite après la période fondatrice, marquée par le Muwaṭṭaʾ de l’imam Mālik ibn Anas (m. 179H/795) et la Mudawwana de Saḥnūn (m. 240H). Si ce dernier texte est devenu le socle du droit malikite, sa richesse même comportait des divergences internes, des redites et des positions contradictoires nécessitant un travail de clarification. C’est dans ce contexte qu’est apparue, à partir du Ve siècle de l’hégire (XIe siècle), une génération de juristes dont la tâche fut de mettre de l’ordre dans cet immense héritage : classer les opinions, comparer les versions et dégager les raisons (‘ilal) sous-tendant chaque position. Quatre noms dominent cette entreprise et sont restés, dans la tradition malikite postérieure, comme les piliers incontournables du madhhab : Abū al-Ḥasan al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd (le grand-père du célèbre philosophe Averroès) et al-Māzarī. Ce sont eux que la tradition désigne souvent par l’expression « les géants » (al-‘amāliqa) de l’école malikite. Le présent essai se propose d’examiner, successivement, la notion de tarjīḥ et son rôle dans la consolidation du madhhab ; les apports spécifiques de chacun de ces quatre savants ; les raisons pour lesquelles la tradition leur a réservé une place si éminente ; la question de savoir si d’autres juristes malikites ont pu, à leur époque ou après, rivaliser avec eux ; et enfin le débat, jamais définitivement tranché, sur lequel d’entre eux fut le plus savant.
La notion de tarjīḥ dans le fiqh malikite
Le terme tarjīḥ signifie littéralement « fait de faire pencher la balance », c’est-à-dire l’opération consistant à préférer une opinion juridique à une autre lorsque plusieurs avis existent sur une même question, en s’appuyant sur des critères méthodologiques (force de la preuve, conformité aux principes généraux de l’école, pratique la plus répandue, solidité de la chaîne de transmission de l’opinion, etc.). Dans le contexte spécifiquement malikite, le tarjīḥ prend un sens particulier : il s’agit de trancher entre les différentes riwāyāt (versions rapportées) d’une même position de l’imam Mālik, entre les différents aqwāl (dires) de ses disciples directs, ou entre les différentes explications proposées pour un même passage obscur de la Mudawwana.
Ce travail était rendu nécessaire par la nature même du corpus malikite ancien : la Mudawwana rapportait les positions de Mālik telles que transmises par ‘Abd al-Raḥmān ibn al-Qāsim, elles-mêmes parfois retranscrites différemment selon les copistes et les régions (l’école de Kairouan, l’école andalouse, l’école égyptienne). À cela s’ajoutaient les positions divergentes d’autres grands disciples comme Ashhab, Ibn Wahb ou Ibn al-Mājishūn, consignées dans d’autres recueils (al-Mustakhraja d’al-‘Utbī, la Wāḍiḥa d’Ibn Ḥabīb, etc.). Sans un travail de synthèse et de hiérarchisation, le madhhab risquait de sombrer dans l’incohérence. C’est précisément cette fonction de clarification, de classification et de choix argumenté que les quatre maîtres étudiés ici ont accomplie, chacun à sa manière et avec son propre outillage méthodologique.
Présentation des quatre maîtres et de leurs tarjīḥāt
1. Abū al-Ḥasan ‘Alī al-Lakhmī (m. 478H/1085)
Originaire de Kairouan, al-Lakhmī est l’auteur du célèbre al-Tabṣira, ouvrage dans lequel il reprend l’ensemble de la Mudawwana en confrontant systématiquement les différentes versions et opinions rapportées, pour en dégager, question par question, l’avis qui lui paraît le plus fondé. Sa méthode se distingue par une grande rigueur analytique : il ne se contente pas de rapporter les divergences, il les soumet à un examen critique fondé sur les preuves (adilla) et sur la cohérence interne du système malikite. Al-Lakhmī est réputé pour son sens aigu de la discussion (naẓar) et pour sa capacité à multiplier les hypothèses et les cas de figure (furū‘), ce qui a valu à son ouvrage une réputation de grande richesse mais aussi de complexité redoutable pour les étudiants moins avancés.
2. Ibn Yūnus al-Ṣiqillī (m. 451H/1059)
Juriste d’origine sicilienne établi en Ifrīqiya, Ibn Yūnus est l’auteur du al-Jāmi‘ li-Masā’il al-Mudawwana (également connu sous le titre al-Tabyīn wa al-Ta‘līl ou simplement « Sharḥ Ibn Yūnus »). Son mérite propre a été de rassembler et d’organiser de façon systématique les explications et les commentaires produits avant lui sur la Mudawwana, en y ajoutant ses propres analyses et ses propres tarjīḥāt. Il est reconnu pour la clarté de son exposé et pour sa capacité à synthétiser des matériaux dispersés en un ensemble cohérent, ce qui a fait de son œuvre une référence incontournable pour les générations suivantes, notamment pour Ibn Rushd al-Jadd lui-même, qui s’appuie fréquemment sur lui.
3. Abū al-Walīd Ibn Rushd al-Jadd (m. 520H/1126)
Grand-père du philosophe Ibn Rushd (Averroès), Ibn Rushd al-Jadd occupa la fonction de grand cadi de Cordoue et fut l’une des plus hautes autorités juridiques d’al-Andalus. Ses deux œuvres majeures, al-Bayān wa al-Taḥṣīl (commentaire developpé de al-‘Utbiyya, ou Mustakhraja) et al-Muqaddimāt al-Mumahhidāt (introductions préparatoires à la compréhension de la Mudawwana), constituent des sommes considérables où il confronte les opinions, expose les fondements de chaque position et rend ses arbitrages avec une précision technique remarquable. Sa méthode se caractérise par un souci constant de relier chaque solution particulière aux principes généraux (qawā‘id) du fiqh malikite, ce qui donne à son œuvre une dimension presque systématique, proche d’une théorie générale du droit.
4. Abū ‘Abd Allāh Muḥammad al-Māzarī (m. 536H/1141)
Originaire de Mazara en Sicile puis établi à Mahdia, al-Māzarī est l’auteur de al-Mu‘lim bi-Fawā’id Muslim (commentaire du Ṣaḥīḥ Muslim) et surtout de Sharḥ al-Talqīn, commentaire du manuel de fiqh d’al-Bāqillānī. Il se distingue des trois autres par une formation qui associe étroitement le fiqh à la théologie (‘ilm al-kalām) et aux fondements du droit (uṣūl al-fiqh), héritée de l’école ash‘arite. Ses tarjīḥāt intègrent ainsi une dimension argumentative particulièrement soignée, où la discussion des preuves rationnelles et scripturaires occupe une place centrale, ce qui lui vaut d’être considéré comme l’un des esprits les plus rigoureux de sa génération sur le plan de la méthode.
Pourquoi sont-ils appelés « géants » (al-‘amāliqa) du madhhab malikite ?
Le qualificatif d’« ‘amāliqa », littéralement « géants » ou « colosses », renvoie dans la tradition malikite postérieure à l’ampleur exceptionnelle de l’œuvre accomplie par ces quatre savants, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Plusieurs raisons expliquent cette réputation :
- L’ampleur et la profondeur de leurs ouvrages : al-Bayān wa al-Taḥṣīl d’Ibn Rushd, notamment, s’étend sur de nombreux volumes et couvre la quasi-totalité des chapitres du fiqh, avec un niveau de détail et d’exhaustivité rarement égalé.
- Le caractère fondateur de leur méthode : plutôt que de se contenter de rapporter des opinions, ils ont bâti une véritable méthodologie de tarjīḥ, fondée sur l’examen critique des preuves, ce qui a transformé le madhhab d’un ensemble de transmissions en un système juridique structuré et argumenté.
- Leur influence décisive sur la littérature postérieure : les grands ouvrages de référence du madhhab qui leur ont succédé, en particulier le Mukhtaṣar de Khalīl ibn Isḥāq (m. 776H), texte devenu la référence quasi universelle du malikisme tardif, s’appuient très largement sur leurs tarjīḥāt. De nombreuses positions retenues par Khalīl comme opinion officielle de l’école (mashhūr) proviennent directement des choix opérés par al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd ou al-Māzarī.
- La reconnaissance unanime des générations suivantes : des biographes comme le cadi ‘Iyāḍ (dans Tartīb al-Madārik) ou Ibn Farḥūn (dans al-Dībāj al-Mudhahhab) leur consacrent des notices particulièrement élogieuses, les présentant comme les références obligées pour quiconque veut comprendre les subtilités du madhhab.
C’est donc moins leur seule érudition individuelle que la nature structurante de leur contribution — la mise en ordre et l’argumentation d’un héritage juridique jusque-là dispersé — qui justifie le titre de « géants ». Ils ont, en quelque sorte, fait passer le madhhab malikite de l’âge de la transmission à l’âge de la synthèse critique.
D’autres savants ont-ils pu les égaler ?
La question de savoir si d’autres juristes malikites ont atteint un niveau comparable fait l’objet, dans la tradition, d’appréciations nuancées. Plusieurs noms sont régulièrement cités comme approchant, sur tel ou tel plan, le niveau des quatre « géants », sans toutefois leur être unanimement assimilés :
- Ibn ‘Abd al-Barr (m. 463H), auteur d’al-Istidhkār et d’al-Tamhīd, est considéré comme l’un des plus grands muḥaddith-juristes malikites, mais son œuvre s’oriente davantage vers le rapprochement entre le fiqh malikite et le hadith que vers le tarjīḥ interne à la Mudawwana proprement dit.
- Al-Qāḍī ‘Abd al-Wahhāb al-Baghdādī (m. 422H), auteur d’al-Ma‘ūna et d’al-Talqīn, a exercé une influence considérable, notamment comme point de départ du commentaire d’al-Māzarī lui-même ; mais son œuvre reste antérieure et de moindre ampleur que celle des quatre maîtres étudiés ici.
- Ibn al-‘Arabī (m. 543H) et al-Bājī (m. 474H) sont également des figures majeures de la pensée juridique andalouse, reconnues notamment pour leurs apports en uṣūl al-fiqh, mais la postérité ne leur a pas accordé, dans le domaine spécifique du tarjīḥ sur la Mudawwana, la même centralité qu’à Ibn Rushd ou à al-Lakhmī.
- Plus tardivement, al-Qarāfī (m. 684H) sera salué comme l’un des plus brillants théoriciens du madhhab, mais il appartient à une génération postérieure, qui elle-même s’appuie sur l’héritage des quatre maîtres du Ve-VIe siècle.
En somme, la tradition malikite reconnaît l’existence de savants d’immense valeur en dehors du cercle des quatre « géants », mais elle réserve à ces derniers une place à part, précisément parce qu’ils sont ceux qui ont directement façonné, par leurs choix de tarjīḥ, la forme définitive que prendra le madhhab dans ses manuels de référence les plus tardifs. Aucun autre groupe de savants n’a exercé une influence aussi structurante et aussi durable sur l’architecture même du droit malikite positif.
Lequel des quatre fut le plus savant ? Un débat resté ouvert
La question de la préséance entre al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd et al-Māzarī n’a jamais reçu de réponse unanime, et les positions varient selon les critères retenus :
- Sur le plan de la maîtrise technique et de la systématisation du fiqh, une majorité de spécialistes tardifs tendent à placer Ibn Rushd al-Jadd au premier rang, en raison de l’ampleur, de la rigueur et du caractère quasi encyclopédique d’al-Bayān wa al-Taḥṣīl, ainsi que de sa capacité à relier chaque cas particulier aux principes généraux de l’école.
- Sur le plan de la finesse critique et de la capacité à multiplier les hypothèses juridiques (furū‘), c’est souvent al-Lakhmī qui est cité comme inégalé, certains commentateurs estimant que son al-Tabṣira dépasse même, par la richesse des cas envisagés, les ouvrages de ses contemporains — quitte à être jugé parfois trop complexe pour un usage pédagogique direct.
- Sur le plan de l’articulation entre fiqh et théologie/uṣūl, c’est al-Māzarī qui est généralement considéré comme le plus accompli, sa formation ash‘arite lui conférant une profondeur argumentative particulière que les manuels de fiqh pur n’offrent pas toujours.
- Ibn Yūnus, quant à lui, est davantage loué pour sa clarté pédagogique et sa capacité de synthèse que pour une supériorité absolue en matière de tarjīḥ créatif ; il est souvent présenté comme un maillon essentiel — celui qui rend accessible et organisé l’héritage antérieur — plutôt que comme le sommet indépassable du groupe.
Les biographes malikites classiques eux-mêmes évitent en général de trancher de façon définitive, préférant souligner la complémentarité de ces quatre figures plutôt que d’établir entre elles une hiérarchie stricte. On peut ainsi retenir que, si un consensus existe pour placer Ibn Rushd al-Jadd en tête sur le plan de la portée et de l’autorité globale de son œuvre — la plus citée et la plus utilisée par les générations postérieures, y compris par Khalīl —, il ne s’agit pas d’une supériorité absolue en savoir, mais d’une prééminence liée à la nature synthétique et systématique de son travail. Chacun des quatre demeure, dans son domaine propre, une référence que les trois autres n’ont pas surpassée.
Les ṭabaqāt (degrés) du madhhab malikite : où situer les quatre géants ?
Au-delà de la question de savoir si d’autres savants ont pu égaler les quatre « géants », il convient de préciser qu’ils ne se situent pas, dans la hiérarchie traditionnelle du madhhab, au sommet absolu. La tradition malikite distingue en effet plusieurs degrés (ṭabaqāt) de savants, selon la nature de leur rapport à l’ijtihād, c’est-à-dire à l’effort de déduction juridique.
1er degré — Al-Mujtahid al-Muṭlaq (le mujtahid absolu) : l’imam Mālik
Mālik ibn Anas occupe seul ce rang. Il est le mujtahid muṭlaq, celui qui déduit ses positions directement des sources premières (Coran, Sunna, consensus, raisonnement analogique, pratique des gens de Médine), sans dépendre d’un cadre méthodologique préétabli par un tiers. C’est lui qui fonde le madhhab, non l’inverse.
2e degré — Al-Mujtahidūn al-Muntasibūn (les mujtahids affiliés) : les disciples directs (aṣḥāb Mālik)
Ce sont les grands disciples formés directement par Mālik, tels Ibn al-Qāsim, Ashhab, Ibn Wahb, ‘Abd al-Malik ibn al-Mājishūn et, un peu plus tard, Saḥnūn (compilateur de la Mudawwana). On les appelle mujtahid muntasib (« mujtahid rattaché » au madhhab) : ils exercent un véritable ijtihād, mais à l’intérieur du cadre méthodologique (uṣūl) tracé par Mālik. Leurs avis, parfois divergents entre eux ou de ceux de leur maître, constituent la matière première — les riwāyāt et les aqwāl — que les générations suivantes devront trier. Ils sont donc, sur le plan du rang scientifique, supérieurs aux quatre géants, car ils sont producteurs d’opinions et non simples arbitres d’opinions déjà produites.
3e degré — Aṣḥāb al-Tarjīḥ (les maîtres de la préférence jurisprudentielle) : les quatre géants
C’est ici que se situent al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd et al-Māzarī. On les qualifie parfois de mujtahid fī-l-madhhab ou, plus restrictivement, de mujtahid fī-l-masā’il (mujtahid ponctuel, limité à certaines questions précises), mais leur fonction dominante reste le tarjīḥ : ils ne créent pas, en principe, de position nouvelle ex nihilo ; ils comparent, hiérarchisent et choisissent parmi les opinions léguées par le 2e degré. C’est un rang d’une immense valeur scientifique, mais structurellement second par rapport à celui des disciples directs de Mālik.
Où situer le cadi ‘Iyāḍ (m. 544H) ?
Le cadi ‘Iyāḍ ibn Mūsā, contemporain et même, pour partie, disciple d’al-Māzarī (avec qui il entretint une correspondance savante), appartient chronologiquement à la même génération que les quatre géants — on pourrait presque en faire un cinquième nom. Toutefois, la tradition ne le classe pas exactement dans la même catégorie fonctionnelle : son apport majeur ne porte pas principalement sur le tarjīḥ des masā’il de la Mudawwana, mais sur la biographie et la classification des savants malikites eux-mêmes (Tartīb al-Madārik wa Taqrīb al-Masālik, véritable somme biographique de l’école) ainsi que sur le hadith et la sīra (al-Shifā bi-Ta‘rīf Ḥuqūq al-Muṣṭafā). On le situe donc plutôt parmi les ḥuffāẓ al-madhhab (les grands mémorialistes/historiographes de l’école) — un rang d’égale noblesse mais de spécialité différente : il est, en quelque sorte, l’historien et le biographe des trois autres degrés plutôt qu’un pur arbitre de tarjīḥ comme les quatre géants stricto sensu.
4e degré — Al-Muḥarrirūn / Arbāb al-Mukhtaṣarāt (les codificateurs) : Khalīl ibn Isḥāq
Sidi Khalīl (m. 776H/1374), auteur du Mukhtaṣar Khalīl, appartient à une génération bien plus tardive (VIIIe siècle de l’hégire), après Ibn al-Ḥājib (m. 646H) qui ouvrit la voie du genre. Ce degré, celui des muḥarrirūn (« rédacteurs/codificateurs »), a une fonction distincte : il ne produit pas d’opinions nouvelles ni ne procède, en principe, à un tarjīḥ original ; il condense en un texte bref, extrêmement dense, l’ensemble des tarjīḥāt déjà opérées par les degrés précédents — et tout particulièrement par les quatre géants, dont les choix constituent la matière essentielle du Mukhtaṣar. Khalīl se situe donc, dans la hiérarchie, après les quatre géants sur le plan chronologique et fonctionnel : il est leur héritier et leur synthétiseur, non leur supérieur en ijtihād. Mais son texte a acquis, par la suite, une autorité pratique telle qu’il est devenu la référence quasi unique de l’enseignement et de la pratique judiciaire malikites jusqu’à nos jours — signe que l’autorité d’un ouvrage, dans l’histoire du madhhab, ne se mesure pas seulement au rang de son auteur dans l’échelle de l’ijtihād, mais aussi à l’usage qu’en font les générations suivantes.
5e degré — Aṣḥāb al-Mutūn al-Ta‘līmiyya wa Shurūḥihā (auteurs de manuels pédagogiques) : Ibn ‘Āshir et Mayyāra
Deux siècles après Khalīl, une nouvelle catégorie de savants se développe, particulièrement au Maghreb : celle des auteurs de mutūn (textes didactiques versifiés) destinés à l’enseignement élémentaire, et de leurs commentateurs. Ibn ‘Āshir (m. 1040H/1631) en est la figure centrale avec son al-Murshid al-Mu‘īn ‘alā al-Ḍarūrī min ‘Ulūm al-Dīn, poème résumant en vers faciles à mémoriser l’essentiel du fiqh malikite, de l’‘aqīda ash‘arite et du taṣawwuf junaydien, destiné aux écoles coraniques et aux zāwiyas. Mayyāra (m. 1072H/1662) en est le principal shāriḥ (commentateur), avec al-Durr al-Thamīn wa al-Mawrid al-Mu‘īn, devenu la référence incontournable pour comprendre le Murshid ; il a également commenté la Tuḥfat al-Ḥukkām d’Ibn ‘Āṣim, texte de référence en matière de droit judiciaire (qaḍā’).
Cette catégorie se distingue nettement des précédentes par sa fonction : il ne s’agit plus d’ijtihād, ni de tarjīḥ, ni même de codification savante comme chez Khalīl, mais de tashīl (facilitation pédagogique) — rendre accessible et mémorisable, sous une forme versifiée puis expliquée, un savoir déjà fixé par les degrés antérieurs. Ibn ‘Āshir et Mayyāra sont donc, dans la hiérarchie du madhhab, postérieurs et fonctionnellement subordonnés tant aux quatre géants qu’à Khalīl : leur mérite est immense sur le plan pédagogique et sur celui de la diffusion populaire du madhhab, mais ils ne tranchent aucune divergence nouvelle — ils transmettent, simplifient et vulgarisent un héritage déjà constitué.
Tableau récapitulatif
| Degré | Terme technique | Représentants |
| 1er | Al-Mujtahid al-Muṭlaq | L’imam Mālik ibn Anas |
| 2e | Al-Mujtahid al-Muntasib (aṣḥāb Mālik) | Ibn al-Qāsim, Ashhab, Ibn Wahb, Ibn al-Mājishūn, Saḥnūn |
| 3e | Aṣḥāb al-Tarjīḥ (mujtahid fī-l-masā’il) | Al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd, al-Māzarī |
| — | Ḥuffāẓ al-madhhab (spécialité voisine) | Le cadi ‘Iyāḍ (contemporain, biographe/muḥaddith) |
| 4e | Al-Muḥarrirūn / Arbāb al-Mukhtaṣarāt | Ibn al-Ḥājib, puis Sidi Khalīl ibn Isḥāq |
| 5e | Aṣḥāb al-Mutūn al-Ta‘līmiyya wa Shurūḥihā | Ibn ‘Āshir (matn), Mayyāra (sharḥ) |
Ce classement montre que les quatre géants, pour immense que soit leur mérite, s’insèrent dans une chaîne : ils sont supérieurs, en autorité fonctionnelle, aux codificateurs (Khalīl) et, a fortiori, aux auteurs de manuels pédagogiques et à leurs commentateurs (Ibn ‘Āshir, Mayyāra) qui les suivront, mais ils demeurent en deçà, dans l’échelle de l’ijtihād, des disciples directs de Mālik et, a fortiori, de Mālik lui-même.
Conclusion
Al-Lakhmī, Ibn Yūnus, Ibn Rushd al-Jadd et al-Māzarī représentent, dans l’histoire du madhhab malikite, le moment charnière où un héritage juridique foisonnant mais parfois disparate a été transformé, par un patient travail de tarjīḥ, en un système cohérent et transmissible. C’est cette fonction de synthèse critique, plus encore que la seule étendue de leur savoir, qui explique le titre de « géants » que la tradition leur a attribué. D’autres savants malikites — Ibn ‘Abd al-Barr, al-Qāḍī ‘Abd al-Wahhāb, al-Bājī, Ibn al-‘Arabī, al-Qarāfī, entre autres — ont certes marqué l’histoire de l’école de manière significative, mais aucun n’a exercé sur l’architecture définitive du madhhab une influence aussi directe et aussi durable. Quant à la question de savoir lequel des quatre fut le plus savant, elle demeure, comme souvent en histoire des idées, affaire d’appréciation selon le critère choisi : ampleur de l’œuvre, finesse critique, profondeur théologique ou clarté pédagogique. C’est précisément cette pluralité de talents complémentaires, plutôt qu’une hiérarchie figée, qui a permis au madhhab malikite d’atteindre, à travers eux, la maturité méthodologique qui allait être la sienne jusqu’à nos jours.

