Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī

par saidanathaliev@gmail.com | Alaouite, Doukkala | 0 commentaire

Vue du mausolée de Moulay Taher Qasmi à Ouled Frej, un site historique dans la région des Doukkala au Maroc.

Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī

 

Lignage et origine (nasab)

Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī appartient aux Qawāsim d’Awlād Farj al-Hilāliyyīn, une branche de la tribu Mashtarāya, elle-même rattachée à la confédération Ṣanhāja de Doukkala. Les généalogistes (nassāba) locaux le rattachent à la lignée chérifienne idrisside : il descendrait de Sīdī Ibrāhīm, l’un des fils du cheikh Sīdī al-Qāsim ibn ʿAlī, qui vécut au village d’Akarkūn, dans la tribu d’Ouzeghita au sud de Marrakech, et qui mourut dans le Dar’a, où il fut inhumé à proximité du mausolée de Sīdī Aḥmad Ben Nāṣir al-Darʿī. 

Une seconde tradition, rapportée par la presse patrimoniale de la région d’El Jadida, le donne pour petit-fils du cheikh Abū al-Ḥasan ʿAlī ibn Qāsim al-Sanhājī, surnommé Abū Sajda, inhumé à Marrakech — figure que l’on retrouve également associée, dans d’autres articles, à l’introduction de la fauconnerie dans la région des Qawāsim. Ces deux généalogies, l’une remontant à Sīdī Ibrāhīm dans le Dar’a, l’autre à Abū Sajda de Marrakech, ne sont pas aisément conciliables en l’état des sources consultées ; elles pourraient renvoyer à deux figures homonymes de la même maison chérifienne, ou traduire une reconstruction généalogique tardive, phénomène courant dans la littérature hagiographique maghrébine. Aucune des deux versions n’a pu être recoupée avec une source de fiabilité haute ou maximale.

Naissance et jeunesse

Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī naquit et fut élevé dans la région d’Awlād Farj, au cœur du Doukkala. C’est dans ce terroir qu’il reçut sa première éducation, avant de le quitter pour parfaire sa formation religieuse et spirituelle.

Voyage d’étude et formation

Les sources ne lui attribuent pas de grand voyage d’étude (riḥla) au sens classique du terme — ni pèlerinage à La Mecque, ni séjour dans les grands centres du savoir tels que Fès ou Marrakech n’est mentionné. Son unique déplacement documenté le conduisit de son Doukkala natal jusqu’à la zāwiya d’al-Ḥājj al-Tāghī al-Ḥamdāwī, sise dans le territoire de Mzāb, en pays Chaouïa (à quelques kilomètres au sud de l’actuelle ville de Ben Ahmed). C’est là qu’il parachève son instruction religieuse et reçoit l’initiation soufie (al-taṣawwuf) de la bouche du maître de cette zāwiya. 

Cette absence de grand voyage distingue Mawlāy al-Ṭāhir de la plupart des saints doukkalis majeurs (Abū Shuʿayb al-Sāriya, par exemple, qui voyagea jusqu’en al-Andalus, au Hedjaz, en Syrie, en Irak et en Égypte) : son rayonnement demeure de facture essentiellement régionale, circonscrit au Doukkala et à ses marges chaouïa.

Maîtres (shuyūkh)

Son unique maître identifié est le cheikh Sīdī al-Ḥājj al-Tāghī al-Ḥamdāwī, fondateur-éponyme de la célèbre zāwiya tāghiyya de Mzāb (pays Chaouïa), auprès duquel il reçut à la fois un enseignement religieux et une initiation soufie.

Une difficulté documentaire majeure doit ici être signalée. Selon la documentation consacrée à la zāwiya tāghiyya elle-même, celle-ci fut fondée vers 1817 par le faqīh Aḥmad ibn Masʿūd al-Ḥamdāwī, et son fondateur — connu sous le nom d’al-Ḥājj al-Tāghī — mourut en 1267 H/1851. Si cette datation est exacte, un compagnonnage effectif entre Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī et ce cheikh situerait la formation du premier au XIXe siècle, ce qui contredit frontalement la date de décès du XIe siècle de l’hégire (vers 1591-1620) que rapportent par ailleurs les articles consacrés au chant populaire de mdāḥa (voir § VIII, Discussion critique). Il n’a pas été possible, à partir des sources consultées, de trancher entre une confusion d’homonymie (deux zāwiyas ou deux maîtres tāghī distincts), une erreur de transmission dans l’une des deux traditions, ou une survivance erronée du nom du fondateur appliquée à un successeur plus tardif de la même zāwiya. Cette incertitude est donc explicitement transmise au lecteur plutôt que résolue par conjecture.

Fondation de la zāwiya et postérité (disciples)

Une fois sa formation achevée, Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī regagna Awlād Farj et y fonda sa propre zāwiya, qui devint l’une des plus importantes zāwiyas du pays doukkali, faisant de son fondateur l’un des saints les plus renommés de la région.

La zāwiya des Qawāsim (zāwiyat al-Qawāsim) d’Awlād Farj poursuit aujourd’hui encore, sous la tutelle du ministère des Habous et des Affaires islamiques, sa vocation originelle d’enseignement des lectures coraniques (qirāʾāt) selon les différentes transmissions (riwāyāt) — continuité institutionnelle remarquable, qui atteste la solidité de l’œuvre fondatrice du saint. Le village qui s’est développé autour du sanctuaire porte le nom de la zāwiya (localité des Qawāsim, cercle d’Awlād Farj, province de Sīdī Ismāʿīl), et la zāwiya demeure, encore au XXIe siècle, un lieu de rencontres culturelles et associatives de la région.

Les sources consultées ne permettent pas d’établir de liste nominative de disciples directs. Il convient de noter, par prudence méthodologique, que l’aire des Qawāsim d’Awlād Farj a par ailleurs suscité des revendications généalogiques tardives et concurrentes — notamment autour de la figure de Sīdī Ismāʿīl Bousejda, dont certains auteurs rattachent abusivement la filiation aux chérifs Qawāsim pour des motifs fonciers documentés à l’époque du protectorat français. Ce contexte de rivalités généalogiques invite à une lecture prudente de toute filiation spirituelle ou biologique revendiquée autour du nom de Mawlāy al-Ṭāhir.

Spécialité scientifique et œuvre écrite

Aucun titre d’ouvrage n’a pu être identifié dans les sources consultées. La tradition retient de Mawlāy al-Ṭāhir non pas une œuvre écrite mais une spécialité d’enseignement : la science des lectures coraniques (ʿilm al-qirāʾāt), qu’il tenait de son maître al-Tāghī et qu’il transmit à son tour au sein de la zāwiya qu’il fonda. C’est cette spécialisation, conservée et perpétuée jusqu’à aujourd’hui par l’institution qu’il a fondée, qui constitue le cœur de son legs scientifique.

L’absence de toute mention d’un texte, d’une ijāza (autorisation de transmission) conservée ou d’un recueil de fatwas rattachés à son nom doit être prise pour ce qu’elle est : une lacune documentaire, et non la preuve d’une absence d’activité savante. La tradition orale locale, telle que rapportée par la presse patrimoniale, insiste sur le rôle pédagogique et institutionnel du personnage plus que sur une production littéraire propre — profil qui rapproche Mawlāy al-Ṭāhir de nombreux fondateurs de zāwiyas rurales du Maroc pré-moderne, dont l’autorité reposait avant tout sur l’enseignement oral et la baraka plutôt que sur l’écrit.

Jugement des savants et de la tradition

Le jugement le plus explicite qui nous soit parvenu émane du faqīh al-Kānūnī (probablement à rattacher au corpus des études kanouniennes consacrées au patrimoine soufi de la région d’Asfi-Doukkala), cité par la presse patrimoniale dans les termes suivants :

الأستاذ المقرئ مولاي الطاهر القاسمي ذو المدرسة الشهيرة في القراءات التي قامت بواجب عظيم في بابها

« Le maître-lecteur (al-ustādh al-muqriʾ) Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī, possesseur de l’école réputée dans les lectures coraniques, laquelle s’est admirablement acquittée de sa tâche en ce domaine. »

Il est par ailleurs rapporté que le personnage jouissait de la considération du Makhzen alaouite, concrétisée par plusieurs ẓahīrs sultaniens (ẓahāʾir sulṭāniyya) en sa faveur — mention qui, si elle est exacte, situerait son activité, ou du moins celle de sa zāwiya, sous le règne de la dynastie alaouite (à partir du milieu du XVIIe siècle), renforçant ainsi l’hypothèse d’une datation plus tardive que celle du « début du XIe siècle de l’hégire » avancée par ailleurs.

La mémoire la plus vivace de Mawlāy al-Ṭāhir n’est cependant ni savante ni chérifienne : elle est populaire et musicale. Le répertoire soufi des confréries de mdāḥa (chanteurs de louanges itinérants) comporte un chant propre, dit sākin Mawlāy al-Ṭāhir, exécuté sur un rythme heurté (īqāʿ mahzūz), empreint d’accents de plainte et de doléance, par lequel les fidèles — en particulier des femmes en délicatesse avec la fécondité — implorent la baraka et les karāmāt du saint pour obtenir la grâce d’un enfant. Ce chant, toujours vivant dans la tradition orale de la région, a également inspiré au musicien ʿaïṭa Mīlūd al-Maghārī une chanson populaire restée célèbre, après qu’il eut, dit-on, découvert le sanctuaire en empruntant la route reliant Sīdī Ismāʿīl à Awlād Farj.

Discussion critique de la datation

La documentation rassemblée fait apparaître deux traditions chronologiques incompatibles, qu’il convient d’exposer plutôt que de trancher artificiellement :

  • Première tradition (mdāḥa / articles sur les saints de Doukkala) : Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī serait « mort au début du XIe siècle de l’hégire » (ṣadr al-qarn al-ḥādī ʿashar al-hijrī), soit approximativement entre 1591 et 1620.
  • Seconde tradition (notice consacrée à son parcours de formateur) : il aurait étudié auprès d’al-Ḥājj al-Tāghī al-Ḥamdāwī, fondateur d’une zāwiya elle-même datée d’environ 1817, et dont le décès est fixé à 1267 H/1851 — ce qui impliquerait une activité de Mawlāy al-Ṭāhir au XIXe siècle, soit environ deux siècles et demi après la date proposée par la première tradition.

Trois hypothèses permettraient, en théorie, de réconcilier ces données : (1) l’existence de deux personnages distincts portant le même nom et associés au même lieu, phénomène fréquent dans l’hagiographie maghrébine où un saint fondateur voit son nom perpétué par des successeurs homonymes à la tête de la même zāwiya ; (2) une erreur de datation affectant le cheikh al-Tāghī lui-même, une figure antérieure portant un nom ou un surnom proche ayant pu être confondue avec le fondateur du XIXe siècle attesté par ailleurs ; (3) une erreur de transmission dans la datation « XIe siècle de l’hégire » rapportée par les articles sur le chant de mdāḥa, qui ne citent pas de source primaire vérifiable pour cette date précise. En l’absence d’accès à une source de fiabilité haute ou maximale permettant de trancher, cette contradiction est ici transmise telle quelle, conformément au principe de transparence documentaire retenu pour l’ensemble de cette série de notices.

Décès (wafāt)

Selon la tradition rapportée par les études consacrées au chant de mdāḥa, Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī serait mort au début du XIe siècle de l’hégire. Comme exposé plus haut (§ VIII), cette date entre en tension avec les éléments relatifs à sa formation auprès du cheikh al-Tāghī, qui suggèrent plutôt une activité au XIXe siècle. Aucune des deux hypothèses ne peut être retenue avec certitude en l’état de la documentation disponible. 

Tombeau (ḍarīḥ)

Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī fut inhumé dans la localité des Qawāsim (balda al-Qawāsim), en pays Doukkala — le lieu même où il avait fondé sa zāwiya, dans le cercle actuel d’Awlād Farj, province de Sīdī Ismāʿīl. Son mausolée demeure aujourd’hui le cœur de la zāwiya des Qawāsim, toujours en activité, et continue de recevoir la ziyāra (visite pieuse) des fidèles de la région, notamment dans le cadre des pratiques votives liées au chant de mdāḥa évoquées plus haut.

Conclusion

Mawlāy al-Ṭāhir al-Qāsimī illustre une catégorie de sainteté rurale et pédagogique propre au Doukkala : un maître des lectures coraniques dont l’autorité spirituelle s’est cristallisée moins dans l’écrit que dans l’institution durable qu’il a fondée — une zāwiya toujours vivante huit générations (ou davantage) après lui — et dans la mémoire chantée des confréries de mdāḥa, qui continuent d’invoquer sa baraka pour la fécondité. Sa notice illustre aussi, par ses zones d’ombre mêmes, les limites de l’historiographie soufie rurale du Maroc : à défaut de manuscrit retrouvé ou de dictionnaire biographique classique le mentionnant, sa figure demeure suspendue entre deux siècles possibles, et son legs tient davantage à la continuité vivante de son œuvre qu’à la fixité d’une chronologie.