Sîdî Mouhammed ben Marzôuq tire ses origines familiales de la noble demeure de Marzâqah, issue de la branche des Bani Hilâl al-Ghoumârî, établis sur le territoire de la tribu des Bani Ziyât, dans la région de Chefchaouen, au nord du Maroc. Ce sont des descendants directs du Prophète Mouhammed ﷺ (Chourafâ’ idrissides) dont la lignée remonte à :
Hilâl, fils de Mouhammed, fils de ‘Imrân, fils de ‘Omar, fils de Idrîs le Jeune, fils de Idrîs l’Aîné, fils de ‘Abdoullâh al-Kâmil, fils de al-Haçan al-Mouthannâ, fils de al-Haçan le petit-fils, fils de l’Émir des croyants ‘Alî et de la dame de l’excellence Fâtimah az-Zahrâ’, fille du Messager de Dieu ﷺ.
Leurs premiers ancêtres résidaient initialement à Tlemcen, avant que leurs aïeux ne s’installent dans la cité de Fès aux alentours du XIe siècle de l’Hégire (ou peu avant). De là, différentes branches familiales ont émigré vers la ville de Tétouan et la région de Ghoumârah.
La noble lignée des Bani Marzôuq s’est illustrée par une grande considération et une immense notoriété à Ghoumârah et Tétouan. Ses membres étaient réputés pour la défense de la foi, la transmission des sciences religieuses et la direction morale. Le siège de leurs chefs se situait au village d’Azghâr Bani Hilîl, sur la rive droite de l’oued Tîjîsâs, à proximité du célèbre marché du dimanche de Bani Ziyât. De cette illustre maison sont nés de nombreux savants et hommes vertueux au fil des générations, à l’instar du jurisconsulte et témoin intègre Sîdî ‘Abdel-Qâdir ben Marzôuq (frère du sujet de notre biographie), qui exerçait la fonction de témoin instrumentaire assermenté (‘Adl) à Tétouan au début du XIIIe siècle de l’Hégire (il était vivant en l’an 1221 H / 1806 ), ainsi que le gouverneur vertueux, le chef Ahmad ben Salâm ben Marzôuq, dirigeant de la tribu des Bani Ziyât au milieu du XXe siècle (1371 H / 1951 ).
2. Jeunesse et établissement dans la cité d’Assilah
Sîdî Mouhammed ben Marzôuq est né dans la région de Ghoumârah, où il a grandi imprégné de la piété et des valeurs spirituelles caractéristiques du nord du Maroc. Au début du XIIe siècle de l’Hégire, il décida de s’installer à Assilah, une ville qui connaissait alors une phase importante de reconstruction et de repeuplement après sa libération.
À son arrival à Assilah, il exerça d’abord le métier de maçon. Cette profession honorable lui permit de côtoyer de près les habitants ainsi que les notables de la cité, et constitua le point de départ de son cheminement spirituel et social remarquable, faisant de lui, par la suite, une figure incontournable de l’identité religieuse et culturelle de la ville.
3. Une fraternité exemplaire : Ibn Marzôuq et le gouverneur Ghaylân
Le nom de ce saint homme est intimement lié à une figure dirigeante majeure de l’histoire du nord du Maroc : le gouverneur Sîdî Mouhammed ben al-‘Arabî Ghaylân, issu de la célèbre lignée des Ghaylân, connue pour son autorité spirituelle et temporelle dans les régions du Habt et du Rif.
Leur relation débuta lorsque Sîdî Mouhammed ben Marzôuq travailla à la construction de la demeure du gouverneur ben al-‘Arabî Ghaylân à Assilah. Constatant l’extrême honnêteté de ce maçon, sa sincérité, son détachement des biens de ce monde (zouhd) et les signes manifestes de sa piété, le gouverneur se lia d’une amitié profonde et durable avec lui. Cette estime mutuelle s’est manifestée à travers deux témoignages majeurs :
Sur le plan historique : La famille Ghaylân a précieusement conservé l’acte de propriété de la maison d’Ibn Marzôuq pendant de nombreuses décennies, en guise de respect et de fidélité à sa mémoire.
Sur le plan populaire : Cette union spirituelle a été immortalisée dans la mémoire orale d’Assilah. Les femmes de la ville chantaient régulièrement leurs deux noms associés lors des célébrations traditionnelles, symbolisant l’alliance harmonieuse entre la justice de l’autorité temporelle (Ghaylân) et la bénédiction de la sainteté (Ibn Marzôuq).
4. Un rang spirituel élevé et la considération des Sultans
Sîdî Mouhammed ben Marzôuq s’illustra auprès des habitants d’Assilah par son ascétisme, son dévouement exclusif à l’adoration du Créateur et l’accomplissement constant d’œuvres de bienfaisance. Sa réputation d’homme dont les invocations sont exaucées s’étendit rapidement, lui valant l’affection profonde du peuple et des élites, ainsi que l’estime des souverains de la dynastie alaouite :
La visite de Moulay Slimane : Le sultan érudit Moulay Slimane lui rendit visite dans sa demeure à Assilah lors de ses inspections de la région, manifestant ainsi un profond respect envers l’homme pieux (et ce, avant le décès du sultan en 1238 H).
La visite de Moulay Abd al-Rahman : En l’an 1243 de l’Hégire, le sultan Moulay Abd al-Rahman ben Hicham se rendit à Assilah et insista pour visiter la demeure de Sîdî Mouhammed ben Marzôuq. Le souverain accomplit la prière à ses côtés dans la mosquée attenante à sa maison, connue sous le nom de Mosquée Sîdî ‘Âmir. Cet événement mémorable est consigné dans les annales historiques de la région et consacra définitivement le statut de référence spirituelle du Cheikh.
5. Ses réalisations : La demeure bénie et la Mosquée Sîdî ‘Âmir
Sîdî Mouhammed ben Marzôuq édifia, tout près de sa maison située dans la partie ouest d’Assilah (à proximité de la tour historique Sîdî Maymoun surplombant l’océan), un lieu de culte qui fut nommé la Mosquée Sîdî ‘Âmir. Grâce au rayonnement spirituel du Cheikh, cet édifice ne se limitoit pas à l’accomplissement des prières quotidiennes, mais s’imposa rapidement comme :
Un centre d’enseignement des sciences religieuses de l’Islam et de mémorisation du Saint Coran.
Un espace de médiation sociale pour réconcilier les personnes et un refuge hospitalier pour les voyageurs, les pauvres et les nécessiteux.
6. Son décès et son mausolée (Un centre d’animation sociale et religieuse)
Sîdî Mouhammed ben ‘Alî ben Marzôuq al-Ghoumârî s’est éteint en l’an 1251 de l’Hégire (ou peu après), et fut enterré au sein même de sa demeure à Assilah. Après sa mort, cette maison, avec son architecture traditionnelle, sa cour intérieure et ses pièces annexes, fut transformée en un mausolée (Zâwiyah) respecté et fréquenté.
Le monument se distingue par son architecture maroco-andalouse authentique, surmonté d’une coupole traditionnelle (qoubba). Il abrite également un puits intérieur dont l’eau pure était recherchée par les habitants qui y voyaient, par la volonté de Dieu, une source de bénédiction (barakah).
7. Les fonctions sociales et religieuses du sanctuaire à travers l’histoire
Grâce à l’institution des biens de mainmorte (Waqf / Ahbâs), les notables et les habitants d’Assilah ont constitué de nombreuses fondations pieuses (terres agricoles et biens immobiliers) pour assurer l’entretien permanent du mausolée et l’accueil des visiteurs. La gestion de ces fondations a été transmise de génération en génération aux descendants de son frère, Sîdî ‘Abdel-Qâdir ben Marzôuq.
Le sanctuaire a joué des rôles majeurs dans la cohésion de la société locale :
La commémoration de la naissance du Prophète (Al-Mawlid) : Le mausolée devint le centre principal à Assilah pour la célébration annuelle du Mawlid, où l’on récite le Coran, les éloges prophétiques (Madîh) et la biographie du Prophète Mouhammed ﷺ.
L’entraide et la solidarité : Une campagne périodique y était organisée pour prendre en charge gracieusement la circoncision des enfants issus de familles démunies.
Le patronage des actes civils : En quête de bénédiction pour leurs engagements, de nombreux habitants d’Assilah choisissaient d’officialiser et de rédiger leurs contrats de mariage ou de commerce au sein du mausolée.
Un carrefour de fraternité : Le sanctuaire accueille historiquement les rencontres spirituelles majeures réunissant les délégations de la confrérie des Regrâgah avec les descendants de Sîdî az-Zouwayn et ceux de Sîdî ‘Abdoullâh ben al-Hafîdh, illustrant le rôle du lieu comme un espace de paix et de fraternité entre les tribus et les familles.
8. Conclusion
La biographie de Sîdî Mouhammed ben Marzôuq al-Ghoumârî et la pérennité de son sanctuaire témoignent fidèlement du modèle du soufisme sunnite marocain, axé sur l’attachement à la tradition prophétique, le détachement des futilités de ce monde, l’enseignement religieux et le service désintéressé de la communauté, sous le patronage respectueux des autorités légitimes. Ce monument demeure, aujourd’hui encore, un témoin vivant de la richesse spirituelle et culturelle de la ville d’Assilah.
Sources principales de documentation :
Travaux de recherche et publications de la Ligue Mohammadia des Oulémas du Royaume du Maroc.
Études historiques de terrain de l’enseignant-chercheur Bouabid El Turki (histoire des tribus de Ghoumârah et de la maison des Bani Marzôuq).
Archives des actes de propriétés et registres légaux du Waqf d’Assilah et de Tétouan.

