La différence d’avec les créatures dans la doctrine ach’arite maghrébine : Étude textuelle et historique
La place de cette question dans l’édifice doctrinal
L’attribut de la « différence d’avec les créatures » (Moukhalafatouhou lil-hawadith) occupe une position centrale dans la science de l’Unicité (Tawhid) chez les Ach’arites. Il s’agit de l’un des cinq attributs négatifs par lesquels ils décrivent l’Essence divine, aux côtés de l’Existence, de l’Éternité sans début, de la Pérennité et de l’Unicité. Cet attribut se distingue des attributs de signification (tels que la Science, la Puissance et l’Ouïe) en ce qu’il n’établit pas un sens existentiel inhérent à l’Essence. Il consiste plutôt à attribuer à Allah la transcendance et à Le déclarer exempt de tout défaut, ainsi que de tout ce dont la raison juge l’impossibilité à Son égard, telle que la ressemblance avec les créatures.
Au Maghreb, où le rite malikite en jurisprudence et l’école ach’arite en doctrine se sont établis depuis environ le cinquième siècle de l’hégire, l’explication et l’enseignement de cet attribut sont devenus une composante essentielle de la formation académique, à travers des traités de Tawhid enseignés encore aujourd’hui dans les écoles coraniques, les instituts traditionnels et les universités. Cet article retrace, à travers leurs textes originaux, comment les savants du Maghreb ont formulé cet attribut au fil des siècles.
Le fondement coranique de la question
Les Ach’arites maghrébins se fondent sur la parole de Allāh Taʿâlâ dit dans le Qour’ân :
﴾ لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَىْءٌ ﴿ ce qui signifie: « absolument rien ne ressemble à Allāh », [sôurat Ach-Chôurâ / ’âyah 11], considérée comme le verset pivot en la matière. L’explication d’Ibn ‘Achir illustre la structure rhétorique et doctrinale de ce verset avec précision :
« Pour Sa parole : « Il n’y a rien qui Lui ressemble, et Il est Celui qui entend tout, qui voit tout »… Le début du verset est une sanctification (tanzih) qui réfute les anthropomorphistes (moujassima) et les assimilationnistes (mouchabbiha), tandis que la fin est une confirmation (ithbat) qui réfute les négateurs (mou’attila) qui nient tous les attributs. La voie des gens de la Sunna, les Ach’arites, est la confirmation des attributs sans assimilation, ni incarnation, ni négation. »
Cette partition binaire (sanctification + confirmation) constitue ce que les Ach’arites appellent la « Voie du Milieu » entre deux courants qu’ils considèrent comme déviants : l’assimilation (tachbih), qui donne à l’Essence divine une forme semblable à celle des créatures, et la négation (ta’til), qui nie les attributs par peur de tomber dans l’assimilation.
Al-Sanoussi et le texte d’« Oumm al-Barahin » : La fondation dialectique
L’Imam Mouhammed ibn Youssouf al-Sanoussi (mort en 895 H) est considéré comme la référence majeure dans la formulation de la doctrine ach’arite maghrébine par la voie de la preuve logique. Dans son texte « Oumm al-Barahin », qui est resté la référence principale au Maghreb pendant des siècles, il inclut la « différence d’avec les créatures » parmi les vingt attributs obligatoires :
« Les attributs qui incombent à notre Seigneur, Le Tout-Puissant, sont au nombre de vingt : l’existence, l’éternité sans début, la pérennité, Sa différence, Lui le Très-Haut, d’avec les créatures, Sa subsistance par Lui-même — c’est-à-dire qu’Il n’a besoin d’aucun lieu ni d’aucun spécificateur —, et l’Unicité, c’est-à-dire qu’Il n’a point de second, ni dans Son Essence, ni dans Ses attributs, ni dans Ses actes. »
Plus important que la simple énumération, la méthode d’Al-Sanoussi consiste à prouver rationnellement le caractère obligatoire de cet attribut. Il ne se contente pas de le citer, mais il le démontre logiquement, en le reliant aux attributs de l’Éternité sans début et de la Pérennité :
« Quant à la preuve du caractère obligatoire de Sa différence, Lui le Très-Haut, d’avec les créatures, c’est que s’Il ressemblait à l’une d’elles, Il serait alors une chose créée comme elles, ce qui est impossible, selon ce que vous avez appris précédemment sur le caractère obligatoire de Son Éternité sans début et de Sa Pérennité. »
La preuve ici est un syllogisme simple : si Allah ressemblait aux créatures, Il serait Lui-même une chose créée. Or, s’Il était une chose créée, Il ne serait pas éternel sans début ni pérenne. Étant donné que Son Éternité et Sa Pérennité ont déjà été établies par d’autres preuves, la nécessité de Sa différence d’avec les créatures en est une conséquence logique.
III. Ibn ‘Achir et la méthode pédagogique populaire
Si Al-Sanoussi représente la formulation dialectique rigoureuse, ‘Abd al-Wahid Ibn ‘Achir (mort en 1040 H), dans son poème didactique « Al-Mourchid al-Mou’in », a transformé cette doctrine en un texte pédagogique accessible, mémorisé et transmis à travers les générations. Ibn ‘Achir précise le contenu de l’attribut par une définition englobante :
« Parmi les attributs obligatoires pour Allah, Le Tout-Puissant, figure Sa différence d’avec les créatures : c’est-à-dire les créatures ; rien d’entre elles ne Lui ressemble absolument, ni dans l’Essence, ni dans les attributs, ni dans les actes. La différence d’avec les créatures est un attribut négatif qui écarte d’Allah ce qui ne Lui sied pas, à savoir l’assimilation. »
On remarque ici la distinction tripartite de la différence (Essence, attributs, actes), une précision récurrente dans la plupart des commentaires maghrébins, signifiant concrètement : l’Essence d’Allah n’est pas comme les essences des créatures, Ses attributs ne sont pas comme les leurs (Sa science n’est pas comme leur science, Sa puissance n’est pas comme leur puissance), et Ses actes ne sont pas comme leurs actes (Il crée sans intermédiaire ni succession temporelle).
Note méthodologique sur la fondation historique
Par souci de rigueur scientifique, il convient de souligner que l’attribution de cette formulation dialectique tardive à tous les auteurs ayant écrit sur la doctrine au Maghreb avant le cinquième siècle de l’hégire serait inexacte. Ibn Abi Zayd al-Qayrawani (mort en 386 H), auteur de la « Risala » malikite, a exprimé la sanctification par une langue coranique directe, inspirée de « Il n’y a rien qui Lui ressemble » et « Et nul n’est égal à Lui », sans recourir à l’édifice dialectique développé plus tard par Al-Sanoussi. Cela n’indique aucune contradiction dans le fond, mais reflète l’évolution de l’outil méthodologique : de l’acceptation directe du texte à sa fondation rationnelle, ce qui caractérise l’étape de maturité ach’arite représentée par les écrits du neuvième siècle de l’hégire et au-delà.
Conclusion
Ces textes révèlent que la « différence d’avec les créatures » chez les savants ach’arites du Maghreb n’est pas une simple formule abstraite, mais une question centrale sur laquelle repose la validité même de l’Unicité. Autant Allah est unique dans Son Éternité et Sa Pérennité, autant il est nécessaire par la raison qu’Il soit unique dans Sa différence d’avec tout ce qui est autre que Lui parmi les créatures. Telle est l’essence de l’équilibre recherché par le discours ach’arite entre la sanctification absolue et le rejet de la négation, exprimé par le verset : « Il n’y a rien qui Lui ressemble, et Il est Celui qui entend tout, qui voit tout ».
