Sidi Bouabid Cherki Fondateur de Bejaâd
Sidi Bouabid Cherki — de son nom complet Abû ʿUbayda Muḥammad al-Qâsim al-Sharqî al-ʿUmarî al-Fârûqî, également connu sous le nom d’Abû ʿUbayd Allâh al-Sharqî — est un éminent soufi et descendant, par une chaîne généalogique de vingt-quatre degrés, du calife ʿOmar ibn al-Khaṭṭâb.
Il s’impose comme une figure centrale de l’histoire spirituelle et politique du Maroc au cours du Xe siècle de l’Hégire (XVIe siècle). Fondateur de la ville de Bejaâd et de la célèbre Zaouïa Cherkaouia, il a marqué son époque en s’affirmant à la fois comme un savant de haut rang, un maître spirituel influent et un unificateur de premier plan pour les tribus de la région face aux visées coloniales portugaises.
Naissance et origines
Sidi Bouabid Cherki naquit en 926 ou 928 de l’Hégire, dans un lieu situé à environ trois kilomètres de la qaṣba de Tadla, sur la rive de l’oued Oum Errabiaa — l’endroit même où son père devait être plus tard inhumé.
Sa filiation (anasab) le rattache, selon la tradition généalogique de la Zaouïa Cherkaouia, à ʿOmar ibn al-Khaṭṭâb par la lignée suivante : Muḥammad al-Qâsim al-Sharqî, fils d’Abî al-Qâsim, fils de Muḥammad al-Zaʿarî, remontant ensuite sur vingt-quatre générations jusqu’au second calife bien-guidé. Cette généalogie, transmise par les sources de la zaouïa, n’a pas encore fait l’objet, dans le cadre de ce travail, d’une confrontation avec un manuscrit généalogique indépendant ; elle est donc classée à fiabilité moyenne.
Formation et maîtres
Il reçut son tout premier enseignement de son père, Sidi Abou al-Qâsim al-Zaʿarî, qui lui apprit le Coran, les rudiments de la langue arabe et les fondements de l’éducation soufie dans sa zaouïa de Tadla.
Devant la vivacité d’esprit et l’amour de la science que manifestait son fils, Sidi Abou al-Qâsim l’envoya se former auprès des grands savants de Marrakech, notamment Sidi ʿAbdallah ibn Sâsî al-Sabâʿî, lui-même disciple de Moulay ʿAbdallah al-Ghazouani (dit Moul al-Qsour, l’un des Sept Saints de Marrakech), ainsi que Sidi ʿOmar al-Qastalî.
Précision par rapport à la première mouture de cet article : les sources consultées présentent Sidi Bouabid comme le disciple de disciples de Moulay al-Ghazouani, et non comme son élève direct. Le rattachement de Sidi Bouabid Cherki à la lignée spirituelle de l’Imam al-Jazoulî et des Sept Saints de Marrakech demeure donc réel, mais transmis par un degré d’intermédiation supplémentaire, ce qui doit être signalé par honnêteté scientifique.
Il poursuivit ensuite sa formation à la zaouïa de la Somâa, à Beni Mellal — alors lieu de pèlerinage savant pour de nombreux étudiants venus de toute la région de Tadla, plaine, piémont et montagne confondus. C’est là qu’il approfondit l’tafsîr (exégèse coranique), les qirâʾât (lectures coraniques), le ḥadîth, le fiqh malikite et le taṣawwuf.
La défense de la doctrine
Sidi Bouabid n’était pas seulement un ascète ; il fut un homme de doctrine autant que d’action. Fidèle au rite malikite et à la doctrine ash’arite, il insistait sur la pureté du tawḥîd, enseignant que l’existence d’Allah est exempte de lieu (makân), de modalité (kayf) et de spatialité — position constante de l’école ash’arite maghrébo-andalouse sur les attributs divins.
La résistance contre l’envahisseur portugais
Dans un Maroc affaibli par les rivalités entre Saadiens et Wattassides, Sidi Bouabid Cherki joua un rôle d’unificateur des tribus de la région de Tadla. Sous l’égide des zaouïas d’obédience jazoulite, il contribua à l’organisation de la résistance contre les Portugais, participant à la mobilisation qui aboutira, quelques décennies plus tard, à la libération du territoire et à la préparation de la bataille d’Oued al-Makhâzin (1578).
La fondation de Bejaâd
À une date que les sources situent vers la fin du Xe siècle de l’Hégire (une source avance l’année 1008 H. pour la fondation de la ville elle-même), Sidi Bouabid choisit un lieu désert et rocailleux, à environ vingt-trois kilomètres de Tadla, pour y planter sa tente. Son objectif était avant tout spirituel : détacher ses disciples des attraits de la dunyâ (le monde d’ici-bas).
- Construction : il y bâtit une mosquée et creusa un puits, posant les premières pierres de la ville de Bejaâd.
- Carrefour commercial : la zaouïa devint rapidement une étape stratégique pour les caravanes reliant Fès à Marrakech.
- Essaimage : cette « structure mère » a donné naissance à des centaines d’autres zaouïas à travers le Royaume (Sidi Hajjaj, Fquih Ben Salah, Sidi Zouine…).
- Développement économique : la zaouïa favorisa aussi le creusement de puits, la plantation de vergers, l’organisation de canaux d’irrigation de type khettaras, ainsi que l’implantation de moulins à grains, de pressoirs à huile et de greniers collectifs.
Vie familiale et postérité directe
Sidi Bouabid Cherki eut onze fils et une fille. Parmi ses fils sont cités : Sidi Abou Nasr Abdelkader, Sidi al-Ghazouani Bouchaqour, Sidi Abdeslam, Sidi al-Hajj al-Meknassi, Sidi al-Morsli, Sidi al-Harithi, Sidi al-Malqi, Sidi ad-Daqqaq, Sidi at-Tanji, et Sidi at-Tounsi (fils adoptif). Sa fille, Lalla Mira, complète cette descendance. Il avait également plusieurs frères et sœurs : Sidi Abdennabi, Sidi Abdelaziz, Sidi Saïd, Sidi as-Semmouni et Sidi Abderrahman.
Un rôle notable revient aussi aux femmes de la famille : sa mère, Lalla Rahma al-Idrissiya, ainsi que sa petite-fille Lalla Hania, fille du Cheikh al-Meʿṭî, sont décrites comme des savantes ayant consacré des maisons à l’enseignement des jeunes filles — signe que la transmission du savoir au sein de la Zaouïa Cherkaouia n’était pas réservée aux hommes.
Élèves et rayonnement scientifique de la zaouïa
La Zaouïa Cherkaouia devint, bien au-delà d’un simple centre de dévotion, une véritable université traditionnelle accueillant des étudiants venus de toutes les régions du Maroc. Parmi les savants qui en sont issus figurent Abû ʿAlî al-Raḥâlî, Sidi al-ʿArabî ibn al-Sâʾiḥ et le Cheikh Sidi al-Meʿṭî, auteur de l’ouvrage Dhakhîrat al-Muḥtâj fî al-Ṣalât ʿalâ Ṣâḥib al-Liwâʾ wa-l-Tâj.
Un peu plus tard, à la fin du XIe siècle de l’Hégire, Sidi ʿAlî ibn Ḥamdûsh, fondateur du courant des Ḥamadcha, est présenté par certaines sources comme rattaché à la mouvance de la Zaouïa Cherkaouia. Ce rattachement, postérieur d’un siècle à la mort du fondateur, relève d’une filiation spirituelle indirecte plutôt que d’un compagnonnage personnel avec Sidi Bouabid lui-même ; il doit donc être présenté avec la nuance qui s’impose.
Mort et sépulture
Sidi Bouabid Cherki mourut à Bejaâd en 1010 de l’Hégire (soit vers 1601-1602 ) et fut inhumé dans sa propre zaouïa, où son mausolée demeure aujourd’hui encore un lieu de recueillement et une destination privilégiée pour les étudiants en sciences religieuses. Son mawsim annuel, célébré à Bejaâd, compte parmi les plus importants moussems religieux et culturels du Royaume, après celui de Moulay Abdellah Amghar.
Ce que les savants ont dit de lui
L’historien Aḥmad al-Nâṣirî, auteur du Kitâb al-Istiqṣâ li-Akhbâr Duwal al-Maghrib al-Aqṣâ, le comptait, selon un ouvrage récent qui le cite, « parmi les plus grands hommes de son époque ». Al-Nâṣirî soulignait également le rayonnement exceptionnel et durable de la Zaouïa Cherkaouia, transmise de génération en génération par ses héritiers spirituels. Cette citation, relayée par la presse marocaine à partir d’un ouvrage consacré à l’histoire de la zaouïa, mériterait, pour être élevée au rang de fiabilité maximale, d’être confrontée directement à l’édition originale de l’Istiqṣâ.
Toute sa vie, Sidi Bouabid Cherki a cultivé l’amour du Prophète Mouhammed ﷺ : il célébrait avec ferveur le Mawlid et consacrait ce mois béni à la lecture du célèbre ouvrage Ach-Chifâʾ du Cadi ʿIyâḍ. Sa zaouïa demeure, aujourd’hui encore, un espace de recueillement et une destination privilégiée pour les étudiants en sciences religieuses.

