Khayrouna al-Fassia (خيرونة الفاسية) était une savante de la religion (ʿâlimah), une jurisconsulte (faqîhah) et une soufie marocaine de premier plan qui s’est illustrée à l’époque almohade. Établie dans la ville de Fès, elle est devenue l’un des piliers majeurs de la diffusion de la croyance ach’arite et de l’éducation spirituelle (at-tarbiyah ar-rûhiyyah) dans l’Occident musulman. Son histoire, longtemps méconnue du monde francophone, est aujourd’hui documentée par des sources arabes authentiques qui attestent de son rôle fondamental dans l’histoire théologique du Maghreb.
Origine et parcours personnel
Khayrouna al-Fassia est originaire d’Andalousie. Elle a émigré vers le Maroc pour s’installer à Fès, qui était alors une métropole de la science et des savants. Les sources arabes la distinguent comme l’une des femmes andalouses qui sont entrées au Maroc, où elle a fait la connaissance de ses éminents savants avant d’y mourir. Cette origine andalouse était commune à de nombreux savants qui, face au début de la chute de l’Andalousie, ont trouvé refuge au Maghreb.
Elle a vécu au VIᵉ siècle de l’Hégire et s’est éteinte en 594 H / 1197. Elle fut contemporaine de l’État almohade, plus précisément du règne d’Abd al-Mu’min ibn ʿAlî (1147-1163), une dynastie qui accordait une importance considérable aux sciences de la croyance (ʿilm al-ʿaqîdah) et de la jurisprudence (fiqh). Sous le règne d’Abd al-Mu’min, l’éducation était obligatoire pour les femmes et les hommes, et les femmes almohades étaient des éléments actifs dans le développement et la prospérité du pays.
Sa dépouille repose à côté du faqîh al-Darras ibn Ismail, là où son maître, l’Imam as-Salâlajî, fut également enterré à ses côtés, au cimetière de Bâb al-Foutouh à Fès. Cet emplacement témoigne du rang spirituel et de la haute stature scientifique dont elle jouissait au sein de sa société. Le cimetière de Bâb al-Foutouh est l’un des plus anciens et des plus prestigieux cimetières historiques de Fès.
Statut scientifique et spécialisation
Khayrouna al-Fassia représente le modèle accompli de la femme encyclopédique dans la pensée islamique, ayant concilié les sciences transmises (an-naqliyyah) et les sciences rationnelles (al-ʿaqliyyah). Elle maîtrisait le Coran, qu’elle avait mémorisé intégralement, la jurisprudence (fiqh), le Hadith, l’exégèse coranique (tafsîr), les fondements du droit (uṣûl al-fiqh), la théologie (ʿilm al-kalâm), la croyance (ʿaqîdah) et le soufisme (taṣawwuf).
Elle était particulièrement célèbre pour sa maîtrise de l’éthique (akhlâq) et du soufisme, domaine dans lequel elle a acquis de nombreuses connaissances et est devenue l’une des femmes pionnières dans l’éducation intérieure (tarbiyah bâṭiniyyah). Sa spécialité principale demeurait la science de la croyance, où elle s’est particulièrement distinguée et a joué un rôle important dans la diffusion du monothéisme selon le rite ash’arite parmi les femmes de Fès.
Elle était loin d’être une théoricienne austère. Elle comptait parmi les ascètes et les dévotes, s’imposant comme une pionnière de l’éducation spirituelle et de l’élévation des âmes. Cette combinaison rare entre une érudition scientifique profonde et un ascétisme spirituel authentique fait d’elle un modèle unique dans l’histoire de la pensée islamique maghrébine.
Apprentissage et cursus académique
Khayrouna fut grandement influencée par les plus illustres savants de son temps. Le moteur principal de son parcours fut son assiduité aux assemblées de l’Imam Abû ʿAmr ʿUthmân as-Salâlajî (m. 574 H / 1178), référence incontestée des gens de Fès dans les fondements de la religion et la science de la croyance. Les sources le désignent comme « l’Imam des gens du Maghreb dans la science de la croyance » et « l’Imam des habitants de Fès en usûl et ʿilm al-iʿtiqâd ».
As-Salâlajî était un savant qui a vécu à la fois sous les Almoravides et les Almohades, enseignant à l’université Al-Qarawiyyine de Fès. Khayrouna assista assidûment à ses cercles de science, assimila sa pensée et devint l’une de ses plus éminentes disciples, se distinguant par sa profonde compréhension de ses enseignements.
Selon le récit de son maître lui-même, Khayrouna avait une méthode d’apprentissage remarquable. Elle suivait régulièrement le conseil du savant, le respectait profondément, et lui demandait de lui écrire sur une tablette (lawh) les passages de la croyance nécessaire à sa pratique. Elle avait une approche méthodique : as-Salâlajî écrivait un chapitre sur sa tablette, elle le mémorisait, puis elle effaçait la tablette, et il lui écrivait un deuxième chapitre. Ce processus se répétait jusqu’à ce que l’épître complète soit terminée.
Son œuvre majeure : « L’Épître de la Preuve » (Al-ʿAqîdah Al-Burhâniyyah)
Le nom de Khayrouna al-Fassia reste indissociable de l’un des textes doctrinaux les plus importants de l’histoire du Maghreb musulman. C’est elle qui a sollicité son maître lui-même, l’Imam as-Salâlajî, afin qu’il rédigât un ouvrage de synthèse sur la foi, résumant les fondements de la croyance authentique. Elle voulait une profession de foi concise et complète qui mette sa foi à l’abri de la déviation et de l’égarement.
Accédant à sa requête, as-Salâlajî lui rédigea Al-ʿAqîdah Al-Burhâniyyah chapitre par chapitre sur une tablette (lawh), afin qu’elle puisse l’étudier minutieusement et la méditer. Cette méthode pédagogique unique montre l’importance qu’elle accordait à la mémorisation et à la réflexion profonde sur le texte.
Cette profession de foi fut qualifiée de « Burhâniyyah » (fondée sur la preuve) car as-Salâlajî s’y appuyait sur des démonstrations rationnelles rigoureuses, en parfaite harmonie avec les textes sacrés (le Coran et la Sunnah). Le livre est rempli de preuves et d’arguments logiques, d’où son nom.
L’impact historique de cette épître est considérable. C’est grâce à Khayrouna que la renommée et la pensée de l’Imam as-Salâlajî se sont propagées. Sans son insistance pour la rédaction de ce traité et ses efforts pour le diffuser, l’immense savoir d’as-Salâlajî serait resté méconnu. L’épître est devenue un cours officiel à l’université Al-Qarawiyyine, la plus ancienne université du monde. Elle sert également de base à la croyance Sanousiyya, qui domine l’ach’arisme au Maghreb du IXᵉ siècle H jusqu’à aujourd’hui. Elle a réalisé dans la pensée théologique maghrébine ce que des ouvrages massifs n’ont pas accompli, et a influencé le développement de l’ach’arisme d’une manière unique.
Rôle éducatif et impact sociétal
Khayrouna ne s’est pas contentée d’acquérir un haut niveau d’érudition, elle a également dirigé un vaste mouvement d’enseignement et d’instruction au sein de la société almohade. Elle tint d’importants cercles de science où elle enseigna les sciences de la religion et la doctrine aux femmes et aux hommes, en particulier la science de la croyance (ʿilm al-ʿaqîdah). Cette pratique était remarquable à une époque où l’enseignement des femmes par une femme était plus courant, mais où l’enseignement mixte restait exceptionnel.
Elle a contribué activement à l’éradication de l’ignorance religieuse et à l’éducation du peuple almohade. Elle réussit à vulgariser la théologie dogmatique (ʿilm al-kalâm), la faisant sortir des cercles restreints des élites pour la rendre accessible au grand public grâce à des méthodes simples et structurées. Cette vulgarisation scientifique était essentielle dans une société où les notions théologiques restaient parfois complexes pour les masses.
Elle a joué un rôle prépondérant dans la diffusion du monothéisme selon le rite ash’arite parmi les femmes de Fès. Son attachement à la croyance ash’arite et son rôle dans la genèse de l’épître sont fondamentaux pour comprendre l’histoire du développement théologique au Maroc. Khayrouna est le modèle idéal de la femme musulmane savante et engagée.
Les savants qui ont mentionné Khayrouna al-Fassia dans leurs ouvrages
L’existence et le rôle de Khayrouna al-Fassia sont attestés par de nombreuses sources arabes authentiques, depuis ses contemporains jusqu’aux chercheurs modernes. Cette chaîne de transmission documentaire garantit l’authenticité historique de son parcours.
Abû al-Hasan Ibn Mûmin (ابن مؤمن) : Tisseur et disciple d’as-Salâlajî, mort en 598 H / 1201, soit seulement quatre ans après Khayrouna. Dans son ouvrage Bughyat ar-Râghib ʿan al-Madyûnî (بغية الراغب عن المديوني), conservé en manuscrit à la bibliothèque Al-Qarawiyyine sous le numéro 1337, il transmet le récit original de la manière dont Khayrouna a demandé l’épître et comment elle l’a apprise. En tant que témoin oculaire contemporain, son témoignage est d’une valeur inestimable.
Al-Imâm Al-Madyûnî : Commentateur de l’épître au VIIIᵉ siècle H, il a transmis le récit d’Ibn Mûmin sur Khayrouna dans son ouvrage Charh al-Burhâniyyah (شرح البرهانية). Son commentaire est l’un des plus anciens sur l’épître et conserve la mémoire de Khayrouna.
Ibn Abî Zarʿ al-Fâsî (ابن أبي زرع الفاسي) : Mort en 726 H / 1326, il est l’un des plus importants historiens du Maroc. Dans son ouvrage Anīs al-Muṭrib bi-Rawḍ al-Qarṭās (الأنيس المطرب بروض القرطاس), considéré comme la source historique fondamentale du Maroc de la dynastie idriside jusqu’à l’époque mérinide, il mentionne des informations précieuses sur Khayrouna et son époque.
ʿAbd Allâh Guennoun (عبد الله كنون) : Érudit maghrébin majeur mort en 1989, il mentionne précisément Khayrouna dans son ouvrage de référence An-Nabûgh al-Maghribî fî al-Adab al-ʿArabî (النبوغ المغربي في الأدب العربي), Tome 1, page 144. Il la décrit comme une femme andalouse entrée au Maroc, qui y est morte, et souligne l’excellence de ses connaissances scientifiques.
Le Dr Jamâl ʿAllâl al-Bakhtî (جمال علال البختي) : Il a publié une étude académique intitulée ʿUthmân as-Salâlajî wa Madhhabîtu-h al-Ashʿarîyyah (عثمان السلالجي ومذهبيته الأشعرية), éditée par le Ministère marocain des Awqaf et des Affaires islamiques à Rabat en 2005 (pages 184 à 186). Cette étude confirme toute l’histoire de Khayrouna, transmet le récit d’Ibn Mûmin, et analyse son rôle dans la diffusion de l’ach’arisme. Il a également édité et vérifié l’épître originale Al-ʿAqîdah al-Burhâniyyah en 2020.
Le Dr Yûsuf Iḥnânah (يوسف احنانة) : Membre du Conseil scientifique local de Tétouan, il a publié Taṭawwur al-Madhhab al-Ashʿarî fî al-Gharb al-Islâmî (تطور المذهب الأشعري في الغرب الإسلامي) via le Ministère des Awqaf à Rabat en 2007 (page 263). Il y analyse l’impact de l’épître Burhâniyyah sur le développement de l’ach’arisme au Maghreb.
Al-ʿAllâmah al-Yafarnî (العلامة اليفرني) : Il a écrit Al-Mabâḥith al-ʿAqliyyah fî Charh Maʿânî al-ʿAqîdah al-Burhâniyyah (المباحث العقلية in شرح معاني العقيدة البرهانية) aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles H, considéré comme l’un des plus grands et des plus riches commentaires de la Burhâniyyah.
La Professeure Zahraâ Nâjiyah az-Zahrawî (زهراء ناجية الزهراوي) : Membre du Conseil scientifique supérieur de Marrakech et membre du Conseil scientifique de la Fondation Roi Mohammed VI des Savants Africains, elle a donné une conférence spécialisée sur Khayrouna al-Fassia dans le podcast Sûfîyât sur Medi1Radio le 22 mars 2023.
Le Dr Hasan az-Zaghârî (حسن الزغاري) : Il a étudié le rôle de Khayrouna dans son travail de recherche intitulé Al-Mar’ah al-Maghribîyah wa Isihâmuhâ fî Bayn ad-Dirâsah al-ʿAqadîyyah (La femme marocaine et sa contribution à l’étude théologique).
Synthèse historique
Khayrouna al-Fassia a amplement mérité son titre de figure de proue de l’école ach’arite au Maghreb. Tandis que les hommes composaient des ouvrages et menaient des débats théologiques, elle concevait la stratégie de diffusion de la doctrine, liant la jurisprudence à l’ascétisme, et le raisonnement intellectuel à l’éducation spirituelle.
Son héritage unique repose sur trois éléments indissociables : Khayrouna al-Fassia, as-Salâlajî et Al-Burhâniyyah forment un trio inséparable dans l’histoire de l’ach’arisme marocain. Elle est légitimement considérée comme la « productrice de la Burhâniyyah » au Maghreb (mukhrijat al-Burhâniyyah fî al-Maghrib).
Son attachement à la croyance ach’arite et son rôle dans la genèse de cette épître sont fondamentaux pour appréhender l’histoire de la théologie dogmatique au Maroc. Elle demeure ainsi une figure majeure et pérenne de l’histoire de la pensée islamique dans l’Occident musulman. Son parcours, longtemps méconnu du monde francophone, gagne à être mis en lumière pour redonner aux femmes toute la place qui leur revient dans l’histoire intellectuelle et spirituelle de l’islam maghrébin.

